Ce serait formidable si la technologie pouvait révolutionner notre système de santé, comme elle l’a fait pour l’industrie du voyage.

Un médecin ? Trivago !

Le système de prise de rendez-vous centralisé que le ministre de la Santé Christian Dubé veut propulser ressemblera, de son propre aveu, au populaire système de réservation qui regroupe toute l’offre d’hôtels disponible sur le web.

Déjà 450 des 600 groupes de médecine familiale sont connectés à la plateforme, qui suscite toutefois la méfiance des médecins : ils n’ont pas le goût que le gouvernement contrôle leur agenda.

Avec son projet de loi déposé jeudi, Québec veut donc les forcer à offrir suffisamment de plages horaires sur cette plateforme pour que tous les Québécois puissent être vus en 36 heures, qu’ils aient un médecin de famille ou pas.

Ce n’est pas utopique.

En Norvège, tout le monde peut obtenir un rendez-vous – généralement en 24 à 36 heures – par l’entremise d’un portail en ligne qui rend même public le nombre de patients suivis par chaque professionnel1.

Un tel outil informatique permettrait de réinventer notre système de santé, encore figé à l’ère préhistorique des données. Le hic, c’est qu’il n’inventera pas de médecins. Pas plus que Trivago ne peut inventer des chambres d’hôtel si elles sont toutes pleines.

Le cœur du problème est là.

Manque de médecins

Le Canada compte 2,8 médecins par 1000 habitants. C’est largement en dessous de la moyenne de l’OCDE (3,5) et de pays européens comme la Norvège (5,1), qui trône en haut du palmarès.

Mais attention, ces chiffres ne disent pas tout.

Première nuance.

Au Québec, les médecins de famille passent 38 % de leur temps à l’hôpital, une proportion deux fois plus élevée que dans le reste du Canada. Cela leur laisse forcément moins de temps pour prendre des patients en charge dans leur clinique.

Si les médecins spécialistes, qui jouent surtout un rôle de consultants, faisaient davantage le suivi des patients à l’hôpital, on pourrait rediriger les omnipraticiens vers la première ligne.

Deuxième nuance.

Les médecins québécois sont moins nombreux à faire de longues semaines. Ils sont 44 % à travailler plus de 45 heures par semaine, par rapport à 54 % dans les autres provinces.

On ne leur reproche pas de prioriser leur qualité de vie et la conciliation travail-famille. Mais force est de constater que le gouvernement du Québec a fait fausse route en leur versant 1 milliard de dollars sur trois ans.

L’objectif était de pousser les médecins à suivre plus de patients. Mais en augmentant leur paie, on les a plutôt encouragés à réduire la cadence, puisqu’ils peuvent atteindre le niveau de rémunération qu’ils ont en tête en travaillant moins.

Troisième nuance.

Au Québec, la moitié des médecins consacrent plus de 25 minutes à une consultation. Dans le reste du Canada, ce n’est que 18 %.

On ne se plaindra surtout pas que les médecins prennent le temps de s’occuper de leurs patients comme il faut ! Mais comme les journées ne sont pas extensibles, cela réduit forcément le nombre de patients qui peuvent être vus.

Au bout du compte, il manque environ 1000 médecins de famille au Québec, sur 9500, estime la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

TripAdvisor à la rescousse

Alors, pourquoi ne pas former davantage de médecins ?

En fait, les universités ont déjà doublé le nombre d’admissions par rapport au niveau de la fin des années 90, où on avait fait des coupes draconiennes. Elles pourraient difficilement accepter davantage d’étudiants, en leur fournissant les stages essentiels à leur formation.

Par contre, on devrait aiguiller plus d’étudiants vers la médecine familiale, qui a perdu son pouvoir d’attraction. Entre 2013 et 2021, 470 postes d’omnipraticiens sont restés vacants à l’université.

Entre la grogne de la population ulcérée de voir quelque 850 000 personnes en attente d’un médecin de famille et les menaces de pénalités de la part du gouvernement, les étudiants préfèrent les spécialités, étant aussi mieux rémunérées.

Il faut renverser la vapeur. Et vite ! Car avec le départ à la retraite des médecins de famille plus âgés, la prochaine décennie sera périlleuse.

Il faut plus de télémédecine, qui a fait ses preuves durant la pandémie. Plus d’infirmières, de nutritionnistes, de pharmaciens et d’autres spécialistes pour prêter main-forte aux médecins. Et il faut mettre de côté la rémunération à l’acte qui ne favorise pas la collaboration et multiplie les actes peu utiles.

L’avenir est à la « capitation », même la FMOQ le reconnaît. Dans un tel système, les médecins seraient payés en fonction du nombre de patients qu’ils prennent en charge. Mais pour s’assurer qu’ils font vraiment le travail, il faudra absolument que leur rémunération dépende aussi d’indicateurs de leur performance. Combien de temps les patients attendent-ils pour obtenir un rendez-vous ? Sont-ils satisfaits du service offert ?

Finalement, on devrait s’inspirer un peu de TripAdvisor, qui note les hôtels en fonction des commentaires des voyageurs !

Non, non, ce n’est pas si loufoque. En Ontario, le salaire des médecins dans les hôpitaux dépend de la qualité des services offerts. Ça les force à donner rapidement un coup de barre quand les indicateurs de performance piquent du nez.

Il est clair que le système de prise de rendez-vous centralisé que M. Dubé veut mettre en place n’est que le premier pas d’une réforme beaucoup plus large pour que les Québécois ne soient plus obligés de faire un chemin de croix pour voir un médecin de famille.

1. LISEZ « Modèle norvégien en santé : transparence et partage d’information »
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