En réponse à la série de chroniques d’Isabelle Hachey sur la liberté universitaire, publiées entre le 29 janvier et le 9 février*

Publié le 15 févr. 2021
Louis M. Desautels Montréal

Entre le 29 janvier et le 9 février, Isabelle Hachey a signé cinq chroniques au sujet de la menace qui pèserait actuellement sur la liberté académique des professeurs d’université. Mais qu’est-ce que la liberté académique, et qu’occulte-t-on dans cette discussion ?

L’Association canadienne des professeurs et professeures d’université explique que « la liberté académique représente le droit d’enseigner, de faire de la recherche, et d’exprimer ses opinions sans crainte de censure politique ou institutionnelle ». Cette liberté est effectivement en péril. On sait par exemple que les priorités gouvernementales influencent le financement et les objets de la recherche (rappelons-nous seulement le règne conservateur). Que le financement privé menace l’indépendance de certaines universités ou facultés, qui dépendent d’importants appuis financiers. Que le virage néolibéral menace, comme le souligne l’IRIS, de faire dominer « la logique générale visant à arrimer la production du savoir aux seuls impératifs de “la croissance” [économique], ce qui entre en confrontation avec la mission fondamentale des universités et avec la liberté académique ». Voilà des menaces vitales qui défraient bien peu la chronique.

La liberté académique n’est pas pour autant absolue : elle ne suppose pas le droit de dire n’importe quoi, ni celui de se soustraire à la critique. Dans l’affaire récente d’un professeur de l’UQTR relayant des articles trompeurs antivaccination, le président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université, Jean-Marie Lafortune, rappelait que « la liberté universitaire est la possibilité de dire des vérités qui peuvent heurter les pouvoirs économiques, politiques, religieux ou autres, mais qui doit être fondée sur une recherche honnête de la vérité ».

Parlant de recherche honnête de la vérité, notons qu’Isabelle Hachey ne rapporte qu’une seule fois la position d’une étudiante, tirée d’un journal étudiant. Comment juger des situations troublantes exposées, en ne connaissant qu’une seule version des faits ? Le statut de chroniqueuse de Mme Hachey ne devrait pas la soustraire au principe journalistique consistant à offrir une information complète et équilibrée, considérant l’influence de sa tribune, de même que la gravité des accusations et des enjeux.

Le narratif consistant à présenter, d’un côté, des étudiants tyranniques, menaçant la liberté académique par leurs revendications naïves, et de l’autre, des professeurs vulnérables désormais incapables de dispenser, en toute bienveillance, un savoir neutre et objectif, est réducteur et trompeur, puisqu’il inverse le rapport de pouvoir réel.

Les étudiants ont en réalité peu de recours et d’influence, alors que les professeurs détiennent légitimité, pouvoir académique et conventions collectives. Le fait d’accorder autant de crédit au témoignage des professeurs, et aucun intérêt à celui de leurs étudiants, illustre ce déséquilibre.

Soulignons que l’université n’a jamais été un espace accueillant et égalitaire. Des groupes se sont battus, et se battent encore, contre des théories justifiant leur oppression, pour l’accès aux études supérieures, et pour l’accès aux postes d’enseignement et de direction. Il n’est pas loin le temps où des facultés, toujours peu diversifiées, étaient réservées aux hommes, aux Blancs, où l’on enseignait que l’homosexualité est une maladie. La croisade actuelle pour la liberté académique donne pourtant l’impression que la contestation serait nouvelle, ou qu’elle serait cette fois injustifiée, comme si les grands enjeux étaient réglés, comme si la transphobie constituait une position légitime plutôt qu’une réelle violence. Rappelons que de tout temps, ce sont les luttes des minorités qui ont fini par forcer les institutions à faire des examens de conscience.

Aujourd’hui, les nouvelles technologies rendent la contestation plus visible, pour le meilleur et pour le pire. Avec les réseaux sociaux, un effet d’amplification, et parfois de déformation se produit. Ainsi, des pétitions, lettres ouvertes ou simples commentaires formulés dans le cadre de cours sont montés en épingle, donnant l’impression que des évènements, somme toute rares et raisonnés, constituent un phénomène social dominant, absurde et dangereux. Comme l’effet d’amplification a déclenché une crise en suggérant que le Québec croulait sous des accommodements déraisonnables, on en arrive à penser que des hordes d’étudiants en colère feraient leur loi à l’université. N’est-ce pas de là que proviennent la peur et la réaction défensive des profs avec qui Mme Hachey s’est entretenue ? Évitons de nous camper contre des ennemis à l’envergure et aux motivations en bonne partie fantasmées.

Par un renversement stupéfiant, celles et ceux à qui la parole publique est peu accessible, qui arrivent encore difficilement à percer le monde universitaire, les gens qu’on invisibilise, qu’on discrimine, deviennent au prisme des médias les nouveaux censeurs, alors qu’ils dénoncent justement un flagrant déséquilibre de pouvoir. La seule façon de penser que ces personnes représentent une telle menace à la liberté académique, c’est d’ignorer le fait que l’université est encore un espace homogène, exclusif et fondamentalement imparfait, et de glorifier des normes et principes qui reproduisent les élites et rappellent constamment aux groupes minoritaires et marginalisés qu’ils n’y sont pas encore vraiment à leur place.

Lisez les chroniques d’Isabelle Hachey
« Les mots tabous, encore »
« Au-delà du “mot qui commence par un N”
“Ils ont peur d’être annulés”
“On va bouger”
“Un recteur dans la tourmente”

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