C’est une histoire que vous avez déjà entendue.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

L’histoire d’une jeune chargée de cours, brillante et passionnée, qui se retrouve en pleine tourmente. Ça se passe l’automne dernier à l’Université McGill.

Le cours est une introduction à la littérature québécoise. L’enseignante a sélectionné huit romans, anciens et contemporains. Réjean Ducharme. Anne Hébert. De grands classiques. Des incontournables.

Le premier texte est aussi le plus ancien : Forestiers et voyageurs, écrit en 1863 par Joseph-Charles Taché. Un roman folklorique qui parle de draveurs, de trappeurs et de bûcherons.

En classe virtuelle, la prof se fait interpeller.

« Madame ! Madaaame ! Le mot ! »

L’enseignante ne comprend pas tout de suite. À Ottawa, l’affaire Lieutenant-Duval n’a pas encore éclaté. « Page 99 », lui indique l’étudiante. La prof se rend à la page. La survole du regard. Cherche « le mot ». Lequel ? Elle ne sait pas trop. Mais elle sent une angoisse sourde monter en elle.

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

L’automne dernier, une professeure de littérature à l’Université McGill a subi l’indignation de ses étudiants après la lecture du « mot qui commence par n » dans une œuvre à l’étude, Forestiers et voyageurs, écrite en 1863 par Joseph-Charles Taché.

Soudain, ça lui saute aux yeux.

Il est là, écrit en toutes lettres.

Pendant leur séjour en forêt, les trappeurs canadiens-français ont « travaillé comme des nègres ».

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L’enseignante – qui a requis l’anonymat parce qu’elle craint les répercussions d’une sortie publique sur sa carrière – se confond immédiatement en excuses.

Mais la tension monte. Le malaise, aussi. Elle est en train de perdre le contrôle de sa classe.

Des étudiants s’indignent de la présence du mot dans l’œuvre. Ils lui reprochent de ne pas les avoir prévenus ; ils n’étaient pas prêts à ce choc émotionnel. Ils remettent son jugement en cause.

La prof perd pied. « Le stress monte à un point où on n’est plus maître de soi-même, raconte-t-elle. C’est vraiment dans les pires minutes de ma vie. »

Elle tente d’expliquer. De justifier. C’est une expression qui reflète les mentalités de l’époque, bafouille-t-elle.

Et en bafouillant… le mot tabou lui glisse des lèvres.

« Madaaame ! Vous venez de le dire ! C’est inexcusable, une Blanche ne doit jamais prononcer ce mot ! »

Les étudiants ferment leur micro et leur caméra les uns après les autres. À la fin, la prof se retrouve seule. Abasourdie.

Deux plaintes pour racisme sont déposées contre elle auprès de la faculté des arts de McGill.

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Si ce n’était « que » ça, je ne vous aurais pas raconté cette histoire. Après les douloureux débats de l’automne, a-t-on vraiment besoin d’une autre affaire Lieutenant-Duval ?

Le problème, c’est que la liberté universitaire continue d’être attaquée. Les profs d’université sont inquiets. Et le traitement de cette affaire par McGill – au moment même où l’affaire Lieutenant-Duval faisait rage – n’a pas de quoi les rassurer.

À McGill, les hautes instances ont tout fait pour mettre le couvercle sur la marmite, à coups d’accommodements accordés aux étudiants. Elles ont réussi avec brio. La gestion de crise a été admirable.

Mais à quel prix ?

Peut-on parler d’accommodements raisonnables quand on offre à des étudiants en littérature… de ne pas lire les œuvres au programme ?

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Le vice-doyen à l’enseignement a toujours été « très gentil » avec l’enseignante qualifiée de raciste par une poignée d’étudiants. Le problème est ailleurs.

« Son approche n’était pas punitive. Il voulait plutôt m’aider à reprendre le contrôle de ma classe. » Il lui a donc conseillé de passer en revue les romans au programme et d’anticiper les mots qui risquaient d’offenser les étudiants.

Elle l’a fait. Des huit romans, sept contenaient des mots qui ont terriblement mal vieilli. Le « mot qui commence par N », bien sûr. Plus souvent, « le mot qui commence par S », pour sauvage. « Quand on parle des Autochtones dans les textes québécois, jusque dans les années 1960, c’est le mot qui est là. »

Elle aurait voulu leur expliquer. Mettre en contexte. Mais elle s’est tue pour s’éviter des problèmes.

Certains lui ont échappé. Un « mot qui commence par N » dans Les fous de Bassan, d’Anne Hébert (1982). Un autre dans L’hiver de force, de Réjean Ducharme (1973). Tout l’automne, elle a vécu dans la crainte d’un autre dérapage.

Le vice-doyen lui a conseillé non seulement de prévenir ses étudiants, mais de leur offrir de sauter des pages, voire de ne pas lire les œuvres entières.

Son cœur lui disait de résister. Mais il y avait l’affaire Lieutenant-Duval qui déchaînait les passions au Québec. Et puis, il y a eu l’affaire Joyce Echaquan à Joliette. « Le contexte était explosif. Évidemment, on a envie de se plier et d’être du côté de la vertu. »

Alors, elle l’a fait. Elle a plié.

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Ça n’aurait pas dû se passer comme ça.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Isabelle Arseneau, professeure de littérature à l’Université McGill, s’inquiète de l’érosion de la liberté universitaire.

Arnaud Bernadet et Isabelle Arseneau, deux profs de littérature à McGill, sont catastrophés par la façon dont leur université a géré la crise. Et ils ne se gênent pas pour le dire.

Dans un cours de littérature, on ne peut pas se permettre de censurer l’œuvre à l’étude sous prétexte d’épargner des susceptibilités, dit Isabelle Arseneau.

« Imaginer que je puisse davantage sauter trois pages de L’hiver de force qu’un prof en médecine, trois pages d’un manuel d’anatomie, cela traduit sinon un mépris, du moins une incompréhension de ce qu’est notre discipline.

« Dans L’hiver de force, dans Les fous de Bassan, il y a ce qu’on appelle la poétique de l’œuvre, qu’on est chargé d’enseigner en situant le contexte, dit-elle. Au fond, on a privé cette enseignante du droit d’exercer ses compétences, son savoir. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Arnaud Bernadet, professeur de littérature à l’Université McGill, s’inquiète de l’érosion de la liberté universitaire.

Tout l’automne, elle a vu l’Université céder du terrain aux étudiants de sa collègue. « Ne pas prononcer le mot, d’abord. Ne pas le faire lire. Prévenir les étudiants. Caviarder les PowerPoint. Les censurer. Enfin, recommander une non-lecture de l’œuvre sur laquelle ils devaient être évalués ! C’est… »

Elle cherche le bon mot.

Je lui suggère celui-ci : aberrant.

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Les étudiants trouvent ça parfaitement normal. Leurs représentants, du moins.

Brooklyn Frizzle, de l’Association étudiante de l’Université McGill, a expliqué au Délit, le journal francophone de McGill, qu’il fallait adapter le programme aux étudiants. Et que toute décision académique qui rendrait l’un d’eux mal à l’aise était « très difficilement justifiable ».

> Lisez l’article du Délit

Brooklyn Frizzle suggère la création par McGill d’un « comité » qui se chargerait de recevoir les plaintes des étudiants heurtés par une œuvre. Ce comité déterminerait si l’œuvre en question devrait être enseignée.

Autrement dit, si on devrait la mettre à l’Index.

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L’Université McGill n’a pas répondu jeudi à ma demande d’entrevue.

Les étudiants paieront le prix de ses compromissions, craint Isabelle Arseneau. « C’est comme si on acceptait collectivement de léguer moins de savoir à la prochaine génération. »

On risque aussi de perdre des profs. De dégoûter la relève.

La jeune enseignante ne donne plus le cours d’introduction à la littérature québécoise. Elle ignore si elle le redonnera un jour – ou si elle a même envie de le faire.

« Je n’ai pas décidé d’abandonner l’enseignement de la littérature, mais l’automne dernier, dans les moments les plus creux, je me disais : “Si on est toujours là avec une brique et un fanal à attendre la prochaine gaffe du prof, je ne suis plus certaine que ça me tente.” »

La littérature avait pourtant toujours été sa passion. Les fous de Bassan, son roman préféré. « Mais je ne sais pas si je le remettrais au programme. J’y penserais à deux fois. »