L’affaire Lieutenant-Duval a ébranlé le milieu universitaire. Mais n’a rien réglé. Comment protéger la liberté de l’enseignement ?

Publié le 9 févr. 2021
Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

L’automne dernier, le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, s’est retrouvé au cœur de la tourmente. Malmenée pour avoir prononcé le « mot en n » en classe, Verushka Lieutenant-Duval n’a jamais reçu l’appui du recteur. Sur le campus, les esprits se sont échauffés. Au Québec, les chroniqueurs n’ont pas été tendres. Je m’inclus là-dedans. Malgré tout, et pour la toute première fois, Jacques Frémont a accepté de revenir avec moi sur l’affaire.

Plongeons dans le vif du sujet. Selon vous, Verushka Lieutenant-Duval a-t-elle commis une faute en prononçant le « mot en n » ? Était-ce raciste de prononcer ce mot, non pas comme une insulte, mais pour expliquer un concept ?

Les mots ont un sens. Les mots ont un poids. Mme Lieutenant-Duval en a témoigné, elle n’a pas fait exprès, elle ne comprenait pas le sens de ce mot. Je pense que très clairement, ce qui est arrivé, c’est que les étudiants étaient insultés et ne l’ont pas pris. […] C’est un mot qui est chargé, c’est un mot qui est blessant, c’est un mot qui fait mal, et j’espère qu’à l’avenir, les membres de la communauté universitaire l’auront compris.

En octobre, vous avez écrit que « les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider de ce qui constitue une micro-agression ». Cette phrase a fait réagir, parce qu’elle suppose que les groupes minoritaires, ou un individu issu de ces groupes, peuvent décider de ce qu’est une micro-agression. N’est-ce pas arbitraire ?

Si je pouvais réécrire [cette phrase], je la rédigerais autrement, parce que c’était peut-être un peu trop technique. Ce qui est clair, c’est qu’il y a des mots qui font réagir, il y a des mots qui blessent. On ne peut pas reprocher à quelqu’un d’être insulté par un mot. Cela appartient à chacun d’être blessé ou non.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ D’OTTAWA

Jacques Frémont, recteur de l’Université d’Ottawa

À l’Université McGill, on a permis à des étudiants de ne pas lire des œuvres contenant des mots qu’ils jugeaient offensants. Il me semble que c’est un non-sens, dans un cours de littérature, d’offrir aux étudiants de ne pas lire les œuvres au programme. Où est-ce que ça s’arrête ?

Il s’agit de se servir de son GBS — son gros bon sens. Il y a des techniques. Dans les universités, il y a un syllabus au début du trimestre. On peut avertir que certains mots, certaines expressions seront utilisés. […]

Cela permet aux enseignants d’être beaucoup plus confortables pour aborder des œuvres contenant des mots qui, aujourd’hui, ne sont plus acceptables. Mais on n’est pas pour aller dans les bibliothèques et barrer tous les mots qui peuvent blesser. […]

Il ne s’agit pas d’écarter ces œuvres-là, il s’agit de les aborder avec toute la sensibilité nécessaire. Il ne faut surtout pas s’autocensurer comme enseignant. C’est l’âme de l’université qui est en cause.

Ne craignez-vous pas qu’après l’affaire Lieutenant-Duval, des profs de l’Université d’Ottawa décident justement de s’autocensurer et de supprimer la matière qui risque de faire dérailler leurs cours ?

C’est ce que certains professeurs me disent. Je le déplore. Il n’y a rien qui est off-limit en milieu universitaire. Si la connaissance a évolué depuis le Moyen-Âge, c’est parce que des gens ont repoussé les idées et ne se sont pas autocensurés. […]

L’autocensure est à éviter à tout prix. Ça demande par contre — et c’est un exercice qui n’est pas facile — de revoir la façon dont on enseigne.

Peu importe les précautions que les profs pourront prendre, des étudiants risquent de se sentir heurtés. Ne faut-il pas mettre son poing sur la table et dire à ces étudiants que leurs profs ont des concepts à enseigner, que ces concepts sont importants, qu’ils y seront confrontés, plus tard, dans leur vie ?

On est mieux de s’en tenir à de grands principes et à les décliner dans un esprit dialectique, à dégager des consensus dans le milieu, plutôt que d’être la grosse police répressive qui tire des lignes dans le sable. Pour nous, à l’Université d’Ottawa, la règle cardinale, c’est le respect mutuel.

Une dimension qu’on oublie peut-être, c’est la souffrance authentique de certains étudiants et les traumatismes émotionnels véritables, notamment des étudiants racisés. Il y a vraiment des gens qui souffrent. Et je peux vous dire aussi qu’il y a vraiment des gens qui ont souffert parmi les 34 professeurs qui ont signé la [lettre d’appui à Verushka Lieutenant-Duval]. Il y a eu de grandes souffrances et il y en a encore. Ce n’est pas cicatrisé.

On vous accuse de céder à une idéologie venue des campus américains, à des étudiants militants qui se disent blessés, mais qui répondent plutôt à des dogmes. Quoi qu’il en soit, il existe de vraies dérives sur les campus qui inquiètent les professeurs.

C’est clair qu’il y a des professeurs inquiets. Oui, certains étudiants peuvent être plus radicaux. Cela fait partie des joies et des charmes de la vie universitaire. […]

Si, à leur âge, ils ne militent pas pour la justice sociale, pour mettre fin aux discriminations, ils ne le feront jamais. Ce sont des voix légitimes qui ont leur place. Ce qui est important, c’est que cela se passe bien.

Des insultes, j’en ai eu mon lot depuis quelques mois. Pour certains, la pire insulte, c’est être woke. Si, être woke, c’est se battre pour un campus sans discrimination et pour des relations pédagogiques saines… C’est ça, le but des manœuvres actuelles. Il faut être extrêmement sensible, en tout cas sur mon campus, qui compte un pourcentage appréciable d’étudiants racisés [environ 40 %].

Des profs vous reprochent de les avoir laissés à eux-mêmes. L’adresse personnelle de Mme Lieutenant-Duval a été diffusée sur Twitter, il y a eu un appel à la cyberintimidation contre les 34 profs qui l’ont appuyée… L’Université aurait-elle dû prendre leur défense ?

Les gens sont à la recherche de répression. Certains profs demandent de bannir des étudiants de leurs cours parce qu’ils sentent que leurs critiques sont trop acerbes. J’ai reçu des centaines de courriels demandant à ce qu’on mette ces mêmes profs à la porte… La direction universitaire n’est pas là pour faire de la répression. Elle est là pour que la relation pédagogique soit aussi riche que possible. […]

Il est clair que la liberté d’expression, la liberté académique, c’est au cœur de notre mission. Je n’ai pas dit que le « mot en n » devait être banni ; ce serait de la censure. Mais à partir du moment où on dit ça, il y en a tout un paquet qui ne sont pas contents…

Note : les questions et les réponses ont été éditées par souci de concision et de clarté.