L’affaire Lieutenant-Duval a ébranlé le milieu universitaire. Mais n’a rien réglé. Comment protéger la liberté de l’enseignement ?

Publié le 6 févr. 2021
Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

À l’UQAM, en études féministes, elle enseignait en quoi consiste « l’analyse différenciée selon les sexes », une approche reconnue pour contribuer à l’égalité entre les hommes et les femmes lors de l’élaboration d’un projet ou d’une politique publique.

Alors, elle prononçait souvent les mots « femme » et « homme » en classe. Forcément.

Chaque fois, un étudiant s’y opposait avec force. Selon lui, une femme cisgenre comme elle n’avait pas à utiliser ces mots, puisque la société interdit aux hommes qui se sentent femmes de se dire femmes.

« Il m’interrompait toujours avec un sourire en coin », raconte la chargée de cours de dix ans d’expérience, qui a requis l’anonymat de crainte de perdre son gagne-pain.

Cela a duré deux mois, à l’automne 2018. C’était constant. Assommant. La prof avait perdu tout plaisir à enseigner. Elle ne faisait plus qu’appréhender son prochain cours. « Qu’est-ce que ça va encore être cette semaine ? Est-ce qu’il va être là ? »

L’étudiant – qui est queer, mais pas transgenre – en avait convaincu trois ou quatre autres de le soutenir dans sa campagne de rééducation.

La prof parle plutôt de harcèlement psychologique.

Un jour, une poignée d’étudiants sont entrés dans sa classe avant le début du cours pour distribuer des dépliants. « Fais attention à tes mots », était-il écrit. Parler d’hommes et de femmes pour décrire les gens, lisait-on encore, c’était faire preuve de transphobie.

Sans un mot, une militante s’est avancée jusqu’au pupitre de la prof pour déposer un dépliant sur son clavier, alors qu’elle rédigeait son plan de cours.

Ce jour-là, la prof en a eu assez. « Arrêtez deux petites secondes, leur a-t-elle dit. Oui, les hommes, les femmes, ça existe. Que vous soyez convaincus que les identités sont imaginaires, ça ne change rien : les catégories existent ! »

Elle a donné son cours, comme d’habitude, dans une atmosphère tendue. Puis il y a eu une pause. « Quand je suis revenue, tout mon pupitre était couvert de dépliants. Ils en avaient mis partout sur le tableau blanc. »

Elle a craqué. « Je me suis dit : c’est terminé. C’est la fin. Ça durait depuis deux mois. J’étais à bout. À bout. »

Elle est tombée en arrêt de travail.

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Oublions un instant les déchirements de l’automne sur le « mot qui commence par un N ». Oublions les récupérations, les amalgames et les dérapages – sans doute inévitables – que l’affaire Lieutenant-Duval a entraînés.

Recadrons le débat. Il ne s’agit pas de revendiquer le droit de proférer des insultes racistes à tout vent. Ni de refuser d’admettre la charge haineuse que portent certains mots.

Il s’agit de liberté académique. De cette mission fondamentale des universités : instruire. Il s’agit de la capacité des profs à faire leur travail, essentiel, sans craindre de se faire emporter au détour d’un mot, d’une phrase, d’un concept.

Cette liberté s’érode, peu à peu.

En septembre, le rapport du scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, notait que la montée de la « rectitude politique » dans les débats de société donnait lieu à des formes de censure. « Ces phénomènes atteignent les universités, dont ils commencent même à perturber la fonction capitale d’espace de libre débat. »

En octobre, l’affaire Lieutenant-Duval a illustré la chose de manière éclatante. Elle a ébranlé le milieu universitaire. Dans la série de quatre chroniques que je vous propose, des acteurs du milieu se prononcent : comment mieux protéger la liberté de l’enseignement ?

Depuis l’automne, j’ai parlé à des dizaines de profs. Ils enseignent à l’UQAM, à l’Université de Montréal, à McGill, à l’Université d’Ottawa et à l’Université Laval.

Certains ont vécu l’enfer en classe. D’autres se sont autocensurés pour éviter que leurs cours ne déraillent. Tous sont inquiets. Ils sentent souffler ce vent venu des campus américains – ce courant dogmatique qui, sous prétexte de défendre la diversité, exige l’uniformité absolue de la pensée.

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À l’UQAM, ce n’était pas la première fois que l’étudiant queer se présentait dans la classe de la chargée de cours.

Un an plus tôt, il s’était inscrit au cours « Homosexualité et société ». La prof y donnait à lire des textes rédigés dans les années 1950 décrivant l’homosexualité comme une pathologie.

Il venait me voir pour me dire que ça lui faisait violence. À un moment donné, je lui ai dit : “Si cela te fait du mal, ne viens pas, parce que ce cours porte sur l’histoire du traitement social de l’homosexualité. On ne va pas la réinventer.”

Une chargée de cours de l’UQAM ayant requis l’anonymat

La porte était là ; elle ne le retenait pas. Il a choisi de rester.

« Il a repris un autre cours avec moi, un an plus tard. Je ne l’ai pas compris tout de suite, mais il s’était donné un mandat. Il venait régler des comptes. »

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La chargée de cours s’est butée aux certitudes morales inébranlables de son étudiant. « Il était dans une posture où le savoir universitaire, ça ne valait rien, puisque c’était le savoir dominant. »

Elle s’est demandé ce qu’il faisait à l’université, s’il ne croyait pas aux savoirs qui y étaient enseignés. Elle a fini par comprendre. « Ils ne sont pas majoritaires, mais ces étudiants-là sont crinqués. Ils ne viennent pas en cours pour apprendre, ils viennent pour faire la révolution. »

« On voit apparaître une génération d’étudiants qui ont lu sur les savoirs expérientiels et qui arrivent avec une conviction qu’on n’a rien à leur apprendre », confirme Rachel Chagnon, ancienne directrice de l’Institut d’études féministes de l’UQAM.

Mme Chagnon se souvient parfaitement des évènements de l’automne 2018. « On était encore très naïves, à l’époque. C’était la première fois qu’on faisait face à ce genre d’enjeu ; des chargés de cours confrontés à des environnements hostiles. »

Elle se souvient de l’état de choc de sa collègue qui l’a appelée, en larmes, après avoir découvert son pupitre couvert de dépliants. « C’était clair pour nous qu’elle était la victime dans cette histoire-là. »

L’Institut l’a encouragée à porter plainte. La faculté a été prévenue. Mais ça n’a conduit nulle part. L’UQAM dispose bien d’un « comité d’intervention » visant à assurer un milieu de travail sain et sécuritaire, mais l’existence de ce comité est peu connue, selon Mme Chagnon.

« C’est toujours très difficile de porter plainte contre un étudiant, dit-elle. Surtout pour les chargés de cours, qui sont à contrat et qui sont très fragiles. »

Et surtout quand l’université dépend très (trop) largement des étudiants-rois pour assurer son financement.

Au bout du compte, la chargée de cours s’est sentie laissée à elle-même. « Heureusement que j’avais une bonne psy. » Elle n’est pas encore entièrement rétablie.

Elle a renoncé à enseigner en études féministes.