L’affaire Lieutenant-Duval a ébranlé le milieu universitaire. Mais n’a rien réglé. Comment protéger la liberté de l’enseignement ?

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

« On va bouger. » Les attaques répétées contre la liberté universitaire inquiètent la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, qui dit avoir la ferme intention d’agir pour protéger le travail des professeurs.

« J’en fais une grande priorité et je veux que ce soit réglé dans les meilleurs délais », m’a-t-elle confié en entrevue, la semaine dernière.

La ministre veut adopter « une loi-cadre ou un énoncé gouvernemental » qui réaffirmera le droit des professeurs à faire des recherches et à transmettre des savoirs sans contraintes ni pressions extérieures.

Ça semble aller de soi, comme ça. Mais ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air.

On peut s’attendre à de fortes résistances de la part des universités, qui souhaitent préserver leur autonomie. La ministre admet qu’il s’agit d’une « question délicate et complexe, qu’on ne peut pas régler sur le coin d’une table ».

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Danielle McCann, ministre de l’Enseignement supérieur

Pour réussir, la manœuvre doit faire consensus. Danielle McCann en convient. Elle mettra les « meilleurs esprits » sur le coup. Formera un comité de sages. Consultera tous les acteurs du milieu, pour reprendre une formule consacrée.

« On ne prendra pas dix ans pour faire ça, parce que le problème est important et qu’il faut le régler dans les meilleurs délais, mais il faut se donner le temps pour faire un travail de fond. »

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Si la ministre McCann se dit « très préoccupée » par la situation, elle ne condamne pas les universités qui plient l’échine face aux étudiants offensés par la matière qu’on leur enseigne. Ces établissements « essaient de faire du mieux qu’ils peuvent », croit-elle.

Ce qu’on voit, ce sont des réponses temporaires, appliquées au mieux de nos connaissances, pour faire en sorte que la situation ne dégénère pas. Je pense qu’avec une loi-cadre ou un énoncé, on va pouvoir aider nos établissements, nos professeurs et nos étudiants à trouver une voie de passage.

Danielle McCann, ministre de l’Enseignement supérieur

Mme McCann répondrait ainsi au souhait de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université, qui lui a demandé de légiférer afin de garantir la liberté de l’enseignement, l’automne dernier, dans la foulée de l’affaire Lieutenant-Duval.

Du même coup, la ministre répondrait aux citoyens abasourdis par toutes ces histoires d’étudiants qui semblent confondre le savoir et la morale. À ceux, nombreux, qui demandent : « Que fait le gouvernement ? »

Il faut bien le dire, cette question en soulève une autre, plus fondamentale : est-ce bien le rôle du gouvernement d’encadrer la liberté universitaire ?

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Le recteur de l’Université de Montréal, Daniel Jutras, est loin d’en être convaincu. « Je ne suis pas très à l’aise avec l’hypothèse que ce soit l’État qui définisse les paramètres de la liberté universitaire », confie ce juriste et ancien professeur de droit à McGill.

C’est qu’il y a dans cette proposition quelque chose de profondément contradictoire.

Si on donne aux universitaires le pouvoir de faire de la recherche libre, ce n’est pas pour que l’État vienne ensuite définir les cadres à l’intérieur desquels cette liberté doit s’exercer.

Daniel Jutras, recteur de l’Université de Montréal

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Daniel Jutras, recteur de l’Université de Montréal

Non seulement c’est contradictoire, mais encore ça pourrait être dangereux, à la limite.

Bien sûr, nous ne sommes pas en dictature. Nous ne sommes pas en Russie. Ni même aux États-Unis sous Donald Trump. « Imaginez, aux États-Unis sous Trump, s’appuyer sur le gouvernement fédéral américain pour déterminer les balises de la liberté universitaire… »

Et si on avait droit, un jour, à notre Trump maison ?

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Pour Daniel Jutras, c’est aux communautés universitaires à définir elles-mêmes le cadre et la portée des libertés qui sont au cœur de leur mission.

L’Université de Montréal vient d’annoncer ses propres consultations, qui seront menées au printemps – en parallèle, donc, à celles lancées par la ministre McCann.

Il n’y a pas eu de controverses à la Lieutenant-Duval à l’Université de Montréal. Enfin, pas encore.

Il n’y a pas non plus de sentiment d’urgence.

On n’est pas au milieu d’une crise existentielle. Ces choses-là, ça fait des décennies qu’on en parle.

Daniel Jutras, recteur de l’Université de Montréal

Pourtant, l’Université de Montréal ne s’est jamais officiellement prononcée à propos de la liberté universitaire. Le nouveau recteur compte remédier à cette lacune.

« Il ne s’agit pas de contrer une dérive ; il s’agit de donner expression à ce qui est une valeur fondamentale, pour nous, dans la réalisation de notre mission. »

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« Que font les recteurs ? »

Cette question, Daniel Jutras l’a entendue plus souvent qu’à son tour depuis quelques mois.

Aux États-Unis, on a vu des profs sanctionnés par leurs universités pour avoir abordé des sujets sensibles en classe. Au Canada, on a vu des gestionnaires annuler des conférences. Refuser de défendre des profs dans la tourmente. Offrir à des étudiants d’ignorer les enseignements qui les rendent mal à l’aise.

Comme si la liberté universitaire était accessoire, secondaire. Comme si l’étudiant devait toujours avoir raison.

Alors, que font les recteurs ?

Il faudrait surtout se demander qui ils sont, répond Daniel Jutras. « Pour une bonne part, ce sont des profs. Il y a neuf mois, j’étais encore en classe. J’enseignais à l’Université McGill. Ces valeurs de liberté d’enseignement et de liberté de recherches, ce sont les miennes. Je les partage. »

Il ne croit pas aux sanctions. Ni à la censure.

Pour moi, il n’y a pas de sujets tabous. Il n’y a pas d’ouvrages qu’on devrait mettre à l’Index ou retirer des listes de lectures obligatoires, dans la mesure où on est dans la transmission du savoir.

Daniel Jutras, recteur de l’Université de Montréal

Évidemment, les profs ont « l’obligation morale » de ne pas aborder des sujets sensibles de manière désinvolte, dit le recteur. Ils n’ont pas un droit inaliénable à insulter leurs étudiants.

À l’inverse, il n’existe pas un droit à ne pas être offensé en classe. Les étudiants qui le croient ne sont manifestement pas à leur place à l’université.

« Si c’est un document, un livre, un article, un film, une photo et que c’est pertinent à une conversation proprement universitaire, ça ne peut pas être exclu », dit Daniel Jutras.

Voilà, c’est dit. C’est ce qu’on veut entendre d’un recteur. Rien de plus. Rien de moins.