Une vague après l’autre, la COVID-19 a submergé notre système de santé et entraîné plus de 12 000 décès. Mais si on n’y prend pas garde, le ressac sournois de la pandémie risque aussi d’être très funeste.

Le délestage, qui atteint son comble dans les hôpitaux, a déjà forcé des reports de traitement ou d’opération extrêmement préoccupants…

Une mère de quatre enfants, âgée de 34 ans, qui ne peut pas être opérée pour un cancer avancé du col de l’utérus, faute de place aux soins intensifs, alors qu’elle est aussi atteinte de sclérose en plaques.

Un homme de 71 ans souffrant d’une maladie cardiaque dégénérative dont l’opération à cœur ouvert a été reportée, sans date de remise.

Les histoires d’horreur s’accumulent1. Et malheureusement, les choix difficiles ne sont pas terminés, puisque cette fin de semaine pourrait être « la plus dure dans le réseau de la santé », a prévenu le premier ministre François Legault.

Pour tous ces malades qui restent dans les limbes, l’angoisse de ne pas avoir un diagnostic clair et le stress de ne pas savoir quand leur traitement pourra débuter est insupportable.

Mais au-delà des souffrances physiques et morales, ces retards tuent. Les chiffres sont frappants : chaque délai de quatre semaines pour la chirurgie augmente le risque de décès du cancer de 6 à 8 %2.

Tous ces patients dont le traitement a été reporté sont des victimes collatérales de la pandémie. Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg, car le dépistage aussi a pris du retard.

Beaucoup de patients n’ont pas consulté de médecin, en raison de la fermeture de plusieurs cliniques ou de la peur d’attraper la COVID-19 en se rendant à l’hôpital. Les efforts de dépistage, notamment pour le cancer du sein, ont été mis en suspens. Et l’accès aux tests diagnostiques a été limité.

Malheureusement, on ne peut pas chiffrer avec certitude la baisse des diagnostics, car le Québec est la seule province qui ne compile pas les données. Après plus de 10 ans de travail, il est consternant qu’on n’ait pas encore accouché d’un tableau de bord qui donnerait l’heure juste. Comment voulez-vous avoir un plan d’action, si on ne sait même pas quel est le point de départ ?

Malgré tout, en se fiant à la baisse des rapports de pathologie, on peut déduire qu’il « manquait » environ 5 % de diagnostics de cancer, l’année dernière.

Ce n’est pas parce que le cancer a battu en retraite. Non, l’ennemi passe simplement sous le radar. Et quand les diagnostics tomberont, tardivement, tous ces cancers seront à un stade plus avancé.

On s’attend à ce que les retards dans le dépistage et le traitement du cancer, durant les trois premières vagues, provoquent une hausse de 1 % des décès au Québec, au cours des 10 prochaines années. Ce sont près de 3000 morts qui seront directement liées à la pandémie, calcule un groupe de travail de l’Université McGill3.

On doit tout faire pour limiter cette surmortalité.

Individuellement, le geste le plus simple pour y arriver est de se faire vacciner pour éviter de surcharger les hôpitaux.

De son côté, Québec doit employer tous les moyens nécessaires pour regarnir les rangs du personnel de la santé. À ce chapitre, on se réjouit d’apprendre que les absences liées à la COVID-19 ont baissé de 20 000 à 15 000. On espère aussi que l’enveloppe de 500 millions de dollars avancée jeudi permettra de combler les besoins urgents.

Mais il faut voir plus loin. Et penser différemment.

Par exemple, pourquoi ne pas développer d’autres programmes de dépistage autonomes sur le modèle du Programme québécois de dépistage du cancer du sein ?

Le Québec est la seule province à ne pas avoir de programme structuré pour le dépistage du cancer colorectal chez les gens de 50 à 74 ans, ce qui est déplorable puisqu’on y songe depuis 15 ans.

En envoyant des lettres à toutes les personnes visées, on s’assurerait de joindre l’ensemble des Québécois, y compris ceux qui n’ont pas de médecin de famille. Ceux-ci seraient invités à faire un prélèvement et, selon le résultat, une coloscopie.

Le hic, c’est qu’on dénombre déjà plus de 110 000 patients en attente d’une coloscopie au Québec, et presque les deux tiers patientent déjà au-delà des normes du ministère de la Santé.

Plus tôt que tard, il faudra prévoir un budget additionnel pour faire face au retard de dépistage et à la hausse inexorable des cas de cancer due au retard de traitement et au vieillissement de la population.

Ottawa, qui s’entête à ne pas vouloir discuter des transferts en santé avant la fin de la pandémie, doit réaliser que les provinces ont besoin d’un financement stable et récurrent, pas juste de bouées de sauvetage lorsque le bateau est en train de couler.

Sinon, des milliers de vies risquent d’être emportées dans le ressac.

Lisez notre texte « Délestage : attendre, la peur au ventre »
Lisez les chiffres du British Medical Journal par rapport aux risques du délestage (en anglais)
Lisez l’étude de l'Université McGill (en anglais)
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