Sur l’enjeu controversé des garderies, les chiffres ne mentent pas. Voilà pourquoi il est désolant qu’on les ait vus aussi tard, durant cette campagne.

Malheureusement, le Parti conservateur a soumis son cadre financier quelques heures à peine avant le dernier débat en français, mercredi dernier. Cette lenteur a fait en sorte que les électeurs du Québec qui étaient fidèles au poste n’ont pas pu mesurer à quel point ils perdront au change si Erin O’Toole déchire le programme national de garderies à 10 $ du Parti libéral.

Permettez qu’on vous donne l’heure juste.

Rappelons d’abord que le plan présenté par les libéraux lors du dernier budget a bel et bien été adopté. Et que sept provinces ont déjà conclu des ententes avec Ottawa, y compris le Québec qui doit recevoir six milliards sur cinq ans, ce qui lui permettra de créer les places que les parents réclament à cor et à cri.

Qu’à cela ne tienne, Erin O’Toole veut faire marche arrière. Au lieu de développer des garderies à 10 $, il préfère accorder un crédit d’impôt remboursable pour les frais de garde. Il répète que cette formule sera plus avantageuse pour les familles à faibles revenus et il promet de « coordonner » son programme avec le système québécois.

Mais en réalité, le plan conservateur est dix fois moins généreux pour les parents. C’est écrit noir sur blanc dans le cadre financier conservateur.

Voyez plutôt.

En abolissant le programme libéral, Erin O’Toole pense récupérer 27 milliards de dollars à l’échelle canadienne, sur cinq ans. Et le crédit qu’il veut mettre en place n’ajouterait que 2,6 milliards dans les poches des familles.

C’est bien peu de chose pour un chef qui cherche à se positionner comme l’un des plus progressistes dont on se souvienne au Parti conservateur.

Par-dessus le marché, la proposition conservatrice serait encore moins attrayante pour le Québec que pour les autres provinces.

Il faut comprendre que le crédit d’Erin O’Toole serait calculé en fonction des frais de garde que les parents paient. Or, dans les garderies subventionnées du Québec, la facture est artificiellement basse, à 8,50 $ par jour en ce moment. Conséquemment, le crédit serait lui aussi très faible par rapport à ce que les parents obtiendraient dans d’autres provinces où la garderie coûte facilement 75 $ par jour.

Remarquez, le problème n’est pas nouveau. Depuis le lancement des garderies subventionnées, Québec se prive d’une montagne d’argent d’Ottawa puisque les parents ne vont pas chercher le plein potentiel de la déduction de revenus qui est présentement offerte par le fédéral.

En 2014, le ministère des Finances du Québec avait d’ailleurs chiffré le manque à gagner à 149 millions.

Pour les garderies non subventionnées, M. O’Toole a raison de dire que son crédit d’impôt remboursable serait plus payant pour les familles à faibles revenus que l’actuelle déduction de revenus qui est plus avantageuse pour les familles à revenus élevés.

Mais ici encore, il faut considérer les spécificités du Québec.

Chez nous, les garderies non subventionnées ne coûtent pratiquement rien pour les familles qui ne roulent pas sur l’or. La raison est simple : le gouvernement du Québec offre déjà un crédit qui couvre jusqu’à 75 % des frais, pour les moins nantis.

Alors, ceux-ci seraient carrément payés pour envoyer leurs enfants à la garderie, si on superposait le crédit conservateur couvrant lui aussi jusqu’à 75 % des frais.

Autrement dit, leur facture serait négative, ce qui est insensé.

Alors, comment coordonner tout ça ?

Pour éviter les doublons, faudrait-il que Québec saborde son propre crédit qui reste plus généreux pour la classe moyenne ?

Pour obtenir sa juste part du crédit fédéral, faudrait-il que Québec augmente les tarifs des garderies subventionnées ?

Imaginez un peu le tollé ! Aucune famille n’a envie de payer plus cher sur le champ – même si on lui promet qu’elle récupérera son argent plus tard en faisant sa déclaration de revenus.

Bien sûr, il serait possible de verser le crédit à l’avance pour aider les ménages qui ont des problèmes de liquidité. Mais cela reste complexe sur le plan administratif.

Un tel changement serait perçu comme un recul majeur pour notre réseau de garderies qui est une grande réussite.

Faut-il rappeler que l’avènement des garderies a permis d’augmenter significativement le taux de participation des femmes au marché du travail ? C’est un résultat dont on peut se féliciter autant sur le plan social et que sur le plan économique, surtout avec l’actuelle pénurie de main-d’œuvre.

Notre réseau de garderies – en particulier les centres de la petite enfance (CPE) où les normes sont plus élevées – a aussi permis d’offrir des services de qualité qui favorisent le développement des tout-petits, en particulier ceux qui viennent d’un milieu défavorisé.

Or, la vision des conservateurs s’inscrit en porte-à-faux par rapport au système universel de garderies développé par le Québec depuis presque 25 ans.

Ils ont tenté de le taire le plus longtemps possible. Et publiquement, leur chef laisse encore planer le flou à ce sujet. Mais le plan conservateur, s’il a le mérite de laisser plus de choix aux parents, ne créera pas davantage de places dans un réseau structuré pour leurs tout-petits. Sachez-le.