Les urgences devraient savoir qu’on ne guérit pas une plaie béante avec des diachylons. Pour contrer la pénurie de personnel, c’est pourtant ce que font les hôpitaux en multipliant les solutions temporaires qui finissent par empirer le problème.

Pour éviter le naufrage, voilà maintenant que des médecins réclament l’intervention de l’armée, mesure de tout dernier recours qui ne s’attaquera pas non plus à la racine du mal.

Pas de doute, la situation est critique et exceptionnelle, même si le Québec est en plein cœur des vacances de la construction. L’urgence de l’hôpital de Gatineau a dû fermer de façon temporaire. À Baie-Saint-Paul, les heures d’ouverture sont réduites. Dans l’est de Montréal, les urgences sont au bord de la rupture de service.

Partout, on manque d’infirmières qui doivent parfois faire le travail de quatre ou cinq personnes, faute de main-d’œuvre. De quoi rendre dingue.

Ce manque criant de ressources humaines jette d’ailleurs un sérieux doute sur le plan annoncé par Québec afin de réduire la liste d’attente des opérations qui s’est allongée à cause de la pandémie.

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Pourtant, il y a plus d’infirmières chez nous que dans les autres provinces. En fait, on dénombre 8,6 infirmières pour 1000 habitants au Québec, par rapport à 7,5 en Colombie-Britannique et 7,1 en Ontario.

Le hic, c’est que deux infirmières sur cinq travaillent à temps partiel, en bonne partie à cause des conditions de travail inhumaines.

Que diriez-vous si on vous forçait à travailler deux quarts de suite, pour un total de 16 heures ? Non, non, n’essayez pas de vous en sortir en rétorquant que vous avez des enfants à récupérer au camp de jour. Organisez-vous ! Vous devez rester au boulot jusqu’à minuit. Et n’oubliez pas que vous travaillez demain matin à 8 h… peut-être pour 16 autres heures d’affilée.

Voilà le lot des infirmières.

Dans ce contexte, difficile de leur reprocher d’opter pour un horaire à temps partiel, sachant qu’elles finiront par travailler l’équivalent d’un temps plein en additionnant les heures supplémentaires obligatoires… payées à temps et demi.

À cause de cette mécanique tordue, l’État se retrouve à payer en extra une infirmière qui fait une semaine de travail normal. C’est ridicule. On voit bien que les hôpitaux se tirent dans le pied avec la dictature des heures supplémentaires obligatoires.

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Mais il y a pire. Les heures supplémentaires, les horaires de nuit ou de fin de semaine ainsi que les congés annulés créent un véritable exode.

Certaines infirmières ont pris une retraite hâtive, quitté la profession ou encore migré vers d’autres provinces comme l’Ontario où les hôpitaux offrent des primes à l’embauche de 10 000 $ (Ottawa) à 75 000 $ (Windsor).

De nombreuses infirmières abandonnent aussi le réseau public pour grossir les rangs des cliniques privées et des agences de placement où elles contrôlent leur horaire et touchent un salaire plus élevé. Ici encore, les hôpitaux se retrouvent à payer plus cher pour les mêmes infirmières qui reviennent dans le réseau public, mais à travers des agences.

Comme une drogue, les agences soulagent la douleur à court terme des hôpitaux, mais créent la dépendance et empirent le problème à long terme.

Pour casser ce cercle vicieux, un arrêté ministériel interdit depuis le printemps aux infirmières de retourner travailler dans le même établissement 90 jours après avoir démissionné.

C’est un pas dans la bonne direction.

Mais il faudrait que les hôpitaux cessent de privilégier les agences de placement au détriment des infirmières du réseau. Qu’ils offrent seulement les quarts de travail les plus ingrats aux agences.

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Pour repartir sur des bases plus saines, il faudra avoir le courage politique de changer profondément la culture de gestion.

De mettre fin à la dictature des heures supplémentaires.

De gérer les horaires de manière humaine, plutôt qu’à l’aide d’un ordinateur froid et distant qui voit l’infirmière comme un numéro.

De rendre le travail plus attrayant pour favoriser la rétention de personnel, par exemple en offrant davantage de formation ou de mentorat.

Et de trouver une façon de partager équitablement les horaires de travail. Qu’on le veuille ou non, les hôpitaux seront toujours ouverts 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Si toutes les infirmières refusent les quarts de travail ingrats – les plus expérimentées parce qu’elles ont assez donné au début de leur carrière et les plus jeunes parce qu’elles ont des enfants – alors, qui fera les quarts de nuits et de fin de semaine ?

Toutes les infirmières doivent mettre la main à la pâte.

Mais tout doit être fait pour alléger la tâche des infirmières si on veut éviter les ruptures de services cet été. Confions à du personnel administratif la paperasse qu’elles ont à remplir. Demandons aux ambulanciers ou aux pharmaciens d’hôpitaux de les épauler de leur mieux.

Ah oui, et les groupes de médecine familiale doivent revenir à des horaires plus étendus. Car si les patients n’arrivent pas à consulter leur médecin de famille, comme c’est trop souvent le cas en ce moment, ils aboutiront aux urgences le soir et la fin de semaine.

Et alors là, bonne chance !