Il y a eu des durs de dur à la tête du gouvernement iranien depuis l’établissement du régime islamique. Cependant, peu étaient précédés d’une réputation aussi effrayante que celle d’Ebrahim Raïssi, qui deviendra président le mois prochain.

Ce religieux ultraconservateur est notamment soupçonné d’avoir supervisé, à titre de membre d’une « commission de la mort », l’exécution de centaines de prisonniers politiques lors d’une purge gigantesque survenue 1988. Les victimes de ces exécutions arbitraires étaient pour la plupart des jeunes qui avaient milité pour la chute du chah en 1979 et se sont ensuite opposés à la montée du régime des ayatollahs.

Un rapport de plus de 200 pages d’Amnistie internationale, publié en 2018, dévoile qu’après plus de 5000 exécutions sommaires, le régime iranien a enterré les dépouilles des victimes dans des fosses communes, a donné peu ou pas de détails aux familles qui sont venues s’enquérir du sort des leurs et a nié avoir exécuté en masse des opposants politiques.

Il y a cinq ans, lorsque des enregistrements incriminants ont été dévoilés, Ebrahim Raïssi n’a pas nié qu’il avait pris part aux « commissions de la mort » en tant que procureur, mais il affirme ne pas avoir commandé lui-même les exécutions.

Depuis le lendemain de son élection, Amnistie et d’autres organisations demandent la tenue d’enquêtes internationales sur les crimes de 1988 « s’apparentant à des crimes contre l’humanité » ainsi que sur le rôle du futur président iranien.

C’est tout à fait à propos.

Mais encore faudra-t-il le faire intelligemment et en toute connaissance de cause.

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Parmi les organisations qui condamnent le plus fortement Ebrahim Raïssi ces jours-ci, le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) a organisé la plus grande opération de relations publiques. Du 10 au 12 juillet, lors d’un évènement virtuel intitulé « le Sommet mondial pour un Iran libre », des dizaines de politiciens occidentaux, dont l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo et l’ancien conseiller de Donald Trump en matière de sécurité nationale John Bolton, se sont succédé à l’écran pour dénoncer le nouvel élu et le régime iranien. L’ancien premier ministre canadien Stephen Harper était aussi du lot.

Ce qu’il y a de malaisant dans ce sommet, ce ne sont pas tant les propos des invités de marque, tous connus pour leur position intransigeante face à l’Iran, mais plutôt leur association avec l’hôte de la grande réunion virtuelle.

Derrière le vernis du CNRI, se cachent les Moudjahidines du peuple, une organisation connue sous l’acronyme MEK. La majorité des jeunes exécutés en 1988 étaient issus de ses rangs. Originalement un groupe armé islamo-marxiste combattant le chah puis le régime des ayatollahs à partir de l’Iran et de l’Irak, les Moujdahidines du peuple sont aujourd’hui un mouvement politique aux allures de secte vouant un culte à ses deux leaders, Massoud Radjavi, disparu en 2003, et sa femme, Maryam Radjavi. Cette dernière a présidé le sommet virtuel du week-end. Le groupe fait face à des allégations de violations graves des droits de ses membres. « C’est un culte violent avec une leader qui prétend être démocratique », résume Thomas Juneau, professeur à l’Université d’Ottawa et expert de l’Iran.

En participant à leur évènement, les Stephen Harper et Mike Pompeo de ce monde aident les représentants des MEK à gagner en crédibilité sur la scène internationale.

Ça ne rend pas service du tout à ceux qui tiennent tête aux ayatollahs en Iran – que ce soient des intellectuels, des journalistes, des avocats ou des groupes étudiants. Ces derniers n’ont pas du tout envie qu’un groupe à l’idéologie étrange, sans légitimité sur le terrain, devienne le porte-voix de la dissidence iranienne.

Si la démocratie est au cœur des préoccupations des politiciens, ce sont plutôt ces forces vives à l’intérieur de l’Iran et leurs alliés dans la diaspora qu’il faut écouter et épauler.

Cela dit, tout doit être fait pour qu’une enquête crédible soit mise en branle pour faire la lumière sur les allégations qui pèsent sur le futur président iranien et les membres haut placés du régime. Le Canada, qui abrite des proches des Iraniens exécutés en 1988, pourrait le faire en utilisant le principe de compétence universelle, qui permet d’intenter un procès à l’étranger quand il est clair que justice ne sera pas rendue autrement. Car même si certains ennemis du régime iranien ne sont pas d’office nos amis, la loi, elle, doit s’appliquer à tous.