Parlez-en aux femmes russes, c’est difficile de passer toujours en deuxième. En 1917, elles étaient au front, croyant que la révolution bolchévique était pleine de promesses pour elles.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Mais l’exercice du pouvoir communiste leur a montré autre chose. Il y avait toujours plus pressant : la guerre, puis la famine, puis l’industrialisation, puis la guerre encore. Les grandes féministes bolchéviques se sont éteintes déçues : la révolution avait fini par les oublier. Malgré les beaux discours, elles n’ont jamais été la priorité.

Leur histoire, enseignée dans les universités, sert de leçon à d’autres générations de féministes partout dans le monde. Ces jours-ci, elle pourrait aussi éclairer les pas du gouvernement du Québec qui promet de combattre avec acharnement les violences faites aux femmes.

La pression est forte. Les huit féminicides qui ont eu lieu en huit semaines ébranlent toute la province, surtout que dans presque tous les cas, il y avait des signes avant-coureurs de violence conjugale.

La deuxième vague de dénonciations à la #metoo ainsi que le verdict de non-culpabilité de Gilbert Rozon, rendu en décembre, sont encore frais dans les mémoires. Et il faut rajouter à ça les scandales d’inconduites sexuelles qui atteignent ces jours-ci la cime des Forces armées canadiennes et qui relèvent du gouvernement fédéral.

Il en ressort un constat difficile, mais nécessaire : beaucoup de femmes estiment qu’il est difficile d’obtenir justice dans beaucoup de causes liées à leur genre et les promesses de réformes tardent à se concrétiser.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Une grande marche contre la violence conjugale et les féminicides s’est tenue à Montréal, au début du mois d’avril.

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Au Québec, on ne peut pas dire que le gouvernement de François Legault ne prête pas attention à ces questions pressantes. Les rapports éloquents qui font l’état de la situation et offrent des recommandations pour changer les choses s’empilent sur les bureaux de nos dirigeants depuis un an.

Parmi eux, un comité d’experts coprésidé par l’ancienne juge en chef de la Cour du Québec Élizabeth Corte et la professeure de droit de l’Université Laval Julie Desrosiers a mis de l’avant 190 recommandations en décembre pour « Rebâtir la confiance »* entre les victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale et la justice.

Une des principales recommandations est la création d’un tribunal spécialisé qui se pencherait exclusivement sur ces deux catégories de crimes et accompagnerait les victimes avant, pendant et après le processus judiciaire.

Ou même si une femme décide de ne pas judiciariser ses doléances. L’accompagnement serait autant d’ordre psychosocial que juridique. La formule a fait ses preuves ailleurs dans le monde.

Au Québec, le message envoyé par la création d’un tel tribunal serait très fort, pour les victimes, certes, mais aussi pour l’ensemble de la société. Le message ? On prend ça au sérieux.

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Le gouvernement reconnaît que tout ça est juste et bon. Le premier ministre a promis de mettre en place toutes les recommandations et d’en faire une affaire personnelle. Un comité, dirigé par la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, fédérera d’autres ministres et élus impliqués. À la Justice, un autre comité a été créé pour s’intéresser à la création du tribunal.

Très bien, mais dans cet élan de zèle, ça fait beaucoup, beaucoup de membres influents du gouvernement qui ont la question sur leur radar, mais aucun qui ne s’y consacre exclusivement. Tout ce beau monde a d’autres chats à fouetter, que ce soit la gestion de la pandémie, la réforme de la loi 101, l’économie à relancer, la réforme de la Direction de la protection de la jeunesse, alouette.

À travers tout ce brouhaha, on se demande bien qui sera le véritable porteur de ballon. Celui ou celle qui s’assurera que la machine étatique met réellement en place les bonnes mesures aux bons endroits. Qui portera la cause pour qu’elle ne tombe pas sur les lignes de côté, mais arrive à la ligne de touche.

L’histoire des femmes russes nous a appris qu’il ne se passe pas grand-chose quand on est toujours le quatrième ou cinquième élément en importance à l’ordre du jour. Si nous voulons une vraie révolution dans le combat contre les violences faites aux femmes, nous avons besoin d’un champion avec une volonté de béton armé qui fera bouger les choses sur plusieurs fronts et qui aura le pouvoir de le faire. Une personne qui ne fera que ça et qui aura une équipe consacrée.

Ça tombe bien, c’est, à quelques détails près, une des 190 recommandations du comité d’experts.

*Consultez une synthèse du rapport Rebâtir la confiance