C’est assez ironique, mais la « taxe » carbone risque de coûter plus cher aux conservateurs qu’aux consommateurs qui font le plein de leur véhicule.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Petit rappel : la Cour suprême a statué, jeudi, qu’Ottawa avait bel et bien le droit d’imposer un prix sur la pollution, ce que contestaient l’Alberta, la Saskatchewan et l’Ontario, trois provinces menées par des gouvernements conservateurs.

Belle victoire pour la lutte contre le réchauffement climatique qui ne connaît pas de frontière. On ne peut pas tolérer que certaines provinces, sans réglementation, concurrencent celles qui s’imposent des efforts pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Voilà pourquoi il est essentiel que le Canada fixe des « normes nationales minimales », selon le plus haut tribunal du pays.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

« Si on désire que la relance économique post-COVID-19 soit verte, il faut mettre la pédale au fond sur l’écofiscalité », écrit notre éditorialiste en chef.

Même les États-Unis et l’Union européenne songent à imposer une tarification du carbone sur les importations de produits provenant de pays plus polluants, pour ne pas nuire à la compétitivité de leurs entreprises.

Qu’à cela ne tienne, le chef du parti conservateur du Canada, Erin O’Toole, jure encore d’abolir la « taxe ». « Nous allons protéger l’environnement et lutter contre la réalité des changements climatiques, mais nous n’allons pas le faire en obligeant les plus pauvres à payer plus », a-t-il réitéré.

Mais il a tout faux. Et avec une telle déclaration, il continue de désinformer le public.

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Dans les faits, la tarification du carbone est « payante » pour la vaste majorité des Canadiens, en particulier les plus pauvres, comme le démontrent les calculs du Directeur parlementaire du budget (1).

Il faut savoir que la « taxe carbone » est en réalité une « redevance », puisque l’argent récolté par Ottawa est ensuite remis aux consommateurs. La tarification n’est pas conçue pour enrichir l’État, mais pour modifier les comportements.

Chaque année, l’État verse un remboursement aux ménages. Mais comme ce paiement est uniforme, il y a peu de chances qu’il couvre le montant versé par le conducteur qui roule en Hummer, alors que celui qui prend l’autobus gagnera au change.

Comme les gros pollueurs sont souvent les plus riches, la taxe carbone est donc un outil de redistribution de la richesse, dans les provinces où elle s’applique.

Au Québec, cependant, la tarification du carbone repose sur un système de plafonnement et d’échange des droits d’émission de gaz à effet de serre par le truchement de la Bourse du carbone.

L’argent récolté lors des enchères d’unités d’émission de carbone est acheminé dans un fonds qui permet de financer des projets environnementaux. En théorie, ce système est doublement vert… sauf que les projets financés ne sont pas nécessairement aussi utiles qu’on le souhaiterait. Mais ça, c’est une autre histoire…

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Revenons aux conservateurs.

Lors du congrès du parti, la fin de semaine dernière, 54 % des délégués ont rejeté une motion affirmant que les changements climatiques étaient réels.

Mais sur quelle planète vivent-ils ?

Si cette position plaît encore aux électeurs des Prairies dont le vote est déjà acquis aux conservateurs, elle risque de faire perdre des plumes à Erin O’Toole ailleurs au pays.

Ce mois-ci, l’ancienne ténor conservatrice, Lisa Raitt, a justement affirmé qu’elle était convaincue d’avoir perdu son siège en 2019, dans la région de Toronto, à cause de l’opposition du parti à la tarification sur le carbone.

Il y a 12 ans, les conservateurs de Stephen Harper ont marqué des points en cassant du sucre sur la taxe carbone de Stéphane Dion, qui était très impopulaire. Mais ils n’ont pas réalisé que les temps ont changé.

Les changements climatiques sont bien réels. Selon la Cour suprême, il s’agit d’une « menace incontestée » pour l’humanité, rien de moins. Et les économistes s’entendent pour dire que mettre un prix sur le carbone est le meilleur outil pour s’y attaquer.

Alors il est temps que les conservateurs arrêtent de la diaboliser, comme le premier ministre ontarien l’avait fait en imposant aux stations-service – sous peine d’amende de 10 000 $ par jour – d’installer des autocollants sur leurs pompes pour dénigrer la taxe carbone.

Une question de « transparence », assurait Doug Ford qui a finalement été rabroué en cour.

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Si on désire que la relance économique post-COVID-19 soit verte, il faut mettre la pédale au fond sur l’écofiscalité. Pour l’instant, nous sommes les cancres des taxes sur l’essence à l’échelle mondiale, démontre le Bilan de la fiscalité au Québec de l’Université de Sherbrooke. (2)

Oui, Justin Trudeau a annoncé que la taxe carbone grimperait de 30 $ à 170 $. Et au Québec, il y aura bientôt une rareté de droits d’émission qui forcera les émetteurs de gaz à effet de serre à se creuser sérieusement les méninges pour être plus verts.

Mais il faut aller plus loin.

Le Plan pour une économie verte 2030 dévoilé en novembre dernier par Québec est loin d’être suffisant. Il ne permet même pas de faire la moitié du chemin pour atteindre notre cible de ramener les émissions 37,5 % en dessous du niveau de 1990 en 2030.

Au moins, il est rassurant de constater que Québec semble se distancer du projet d’usine de gaz liquéfié du Saguenay qui a été sérieusement écorché par le BAPE cette semaine.

Néanmoins, il devra en faire plus, sinon les grands perdants seront nos enfants qui subiront les conséquences de notre inaction.

(1) Consultez l’étude du Directeur parlementaire du budget

(2) Consultez le Bilan de la fiscalité au Québec

> Consultez l’état de l’énergie au Québec