Des fois, entre voisins, il faut se dire les vraies affaires. Avant que ça se transforme en chicane qui n’en finit plus. Alors, on doit vous interpeller aujourd’hui, M. Trump : votre gestion de la COVID-19 nous inquiète de ce côté-ci de la clôture.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

On vous a regardé parler aux Américains mercredi soir lors votre allocution télévisée. On vous a entendu parler du « virus étranger » qui se répand dans le monde. Vous avez noté « l’échec » de l’Union européenne à faire face à ce qui est dorénavant une pandémie. Et du coup, vous avez décidé de mettre fin aux voyages en provenance de l’Europe pendant un mois, en excluant la Grande-Bretagne.

Pourquoi cette exclusion ? Ce n’est pas très clair. Il y a autant de cas chez les Britanniques qu’en Suède, aux Pays-Bas et au Danemark. Pensez-vous que parler anglais est un antidote au virus ?

Mais bon, ce ne sont pas ces mesures qui nous inquiètent. Depuis le début de l’épidémie, vous êtes prompt à fermer vos frontières. Mais, Monsieur le Président, savez-vous ce qui se passe dans votre propre cour ?

PHOTO SAMUEL CORUM, THE NEW YORK TIMES

Donald Trump a annoncé mercredi la suspension de tous les voyages depuis l’Europe vers les États-Unis, à l’exception notamment du Royaume-Uni.

Les Américains qui suivent les nouvelles ailleurs qu’à Fox News, où l’on banalise l’épidémie depuis le début, savent que des experts de la santé publique dans votre grand pays sonnent l’alarme depuis la fin du mois de janvier : vous avez pris du retard dans la lutte contre le virus.

Dans l’État de Washington, des médecins ont vu des cas inquiétants leur passer sous le nez, mais les autorités fédérales, dont vous avez la responsabilité, ne leur ont pas permis de tester les patients pour la COVID-19. Ils ont fini par désobéir aux ordres. Dans cet État, 29 personnes ont depuis succombé à la maladie.

Hier, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) déclaraient avoir fait 11 079 tests depuis la fin janvier. Presque rien pour une population de 350 millions de personnes. D’autant que la grande majorité de ces tests ont eu lieu dans la dernière semaine, et ce, même si le premier cas de COVID-19 a été détecté chez vous le 20 janvier.

En Corée du Sud, un pays qui a le sixième de la population américaine, 10 000 tests sont faits tous les jours. L’Italie a testé proportionnellement 30 fois plus de ses citoyens que les États-Unis.

Le résultat de ce dépistage qui a tardé à venir chez vous ? Cette phrase du New York Times résume bien la situation : « Les retards dans la détection font qu’il est impossible pour les autorités de connaître la véritable ampleur de la flambée », qui atteint maintenant 42 États ainsi que Washington. Cet énoncé est confirmé par des virologistes de l’Université Columbia. Et par beaucoup d’autres experts.

On en conclut que les 1215 cas d’infection au COVID-19 recensés à ce jour chez vous ne sont que la pointe de l’iceberg.

Donc, en d’autres mots, la situation dans votre cour est loin d’être claire pour le moment, M. Trump. Et ça, nous qui partageons une frontière de 8891 kilomètres avec votre pays, ça nous met un peu sur les nerfs.

Nous avons donc été contents de voir, dans votre discours de mercredi, que vous prenez enfin la pandémie au sérieux.

Que vous ne prétendez plus qu’elle disparaîtra par magie. Vous promettez une « réponse sans précédent ». Vous recommandez à vos citoyens de prendre des mesures préventives. Adeptes du « mieux vaut tard que jamais », nous nous en réjouissons. Mais dans l’état actuel des choses, nous devrons être vigilants à votre égard. Très vigilants.

Vous vous inquiétez beaucoup du tort que peuvent causer aux États-Unis – et à la santé des millions d’Américains – des pays qui manquent de vigueur dans leurs efforts pour contenir l’épidémie. Nous osons donc espérer que vous réaliserez rapidement que vos décisions et l’efficacité de vos actions auront à leur tour un impact sur le monde entier, mais en particulier sur votre voisin du Nord et deuxième partenaire commercial.

Le virus auquel nous faisons face n’est pas « étranger ».

Il est maintenant américain, français, espagnol, chinois, canadien, et tutti quanti. Conséquemment, c’est une vaste prise de conscience à la grandeur de notre village global qui nous permettra d’en venir à bout. Ensemble.