La petite expédition de kayak de mer au Saguenay a été difficile pour Gabriel *. L’adolescent avait de la difficulté à contrôler ses émotions et à gérer celles des autres.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

« Je voulais rester positif et pas chialer, [c’était mon objectif], raconte-t-il. Quand on est retournés sur les kayaks, j’ai été positif tout le long, mais mon coéquipier était pris dans ses émotions et je voulais l’aider du mieux que je pouvais, mais ça a fini en petite chicane et ça a donné une mauvaise ambiance au groupe. »

Peu à peu, il a appris à se faire confiance et à faire confiance aux autres.

« Ça m’a donné le goût de me dévoiler encore plus… J’ai fini par le faire parce que je voulais faire confiance à mon groupe. Donc, j’ai dévoilé au groupe que j’étais gai et je me suis tellement senti accepté pour une des premières fois dans ma vie. Le lendemain, je n’avais pas le goût de partir, c’était la meilleure expérience de ma vie. »

Gabriel a participé à un projet d’intervention par la nature et l’aventure (INA) organisé par Le Grand Chemin, un centre d’aide aux adolescents qui souffrent de toxicomanie, de jeu excessif et de cyberdépendance.

« Ça fait 30 ans qu’on existe, indique David Laplante, directeur général du Grand Chemin. Nous recevons environ 250 jeunes en traitement interne dans trois centres à Montréal, à Québec et en Mauricie. Notre programme est basé sur de nouvelles approches, de nouvelles recherches. »

Lorsque deux stagiaires du programme de DESS en intervention par la nature et l’aventure de l’Université du Québec à Chicoutimi proposent d’organiser des expéditions pour les jeunes du Grand Chemin, M. Laplante s’enthousiasme.

« Je ne savais pas que de telles formations existaient. Comme on recherche la qualité au Grand Chemin, je me suis dit : “ Wow ! C’est la voie d’avenir ! ” »

De nombreux bienfaits

Un projet-pilote de deux ans a permis de constater les bienfaits de ce type d’intervention. Le Grand Chemin s’est associé avec la SEPAQ pour poursuivre le programme. Maintenant, tous les jeunes des trois centres sont invités à participer à une expédition de quatre ou cinq jours.

L’idée de l’intervention par la nature et le plein air, c’est d’augmenter la motivation des jeunes. C’est aussi de les mettre devant un défi concret qui les amène à puiser dans leurs ressources.

David Laplante, directeur général du Grand Chemin

De telles aventures permettent aussi de compléter le plan d’intervention et d’évaluer concrètement où l’adolescent est rendu dans son cheminement.

« L’INA nous apparaît comme une façon concrète d’amener le jeune à travailler ce qu’il doit travailler. »

Selon David Laplante, la nature a une façon bien à elle de forcer les jeunes à réagir.

« Les adolescents sont parfois butés. Ils vivent d’intenses émotions qui les empêchent de continuer, d’avancer en thérapie. On se bat à essayer de les motiver. »

Or, en canot au milieu d’un lac, le jeune devra continuer à ramer même s’il en a marre.

« S’il arrête, avec le vent, ça ne prendra pas de temps qu’il va dériver. »

De même, l’adolescent aura beau crier sur les moustiques, ceux-ci ne disparaîtront pas automatiquement. Il devra accepter de prendre des moyens pour éloigner les bestioles, de mettre un filet moustiquaire.

Comme les intervenants du centre voient le jeune avant, pendant et après l’aventure, ils peuvent rapidement voir ce qui a bien été, les objectifs qui ont été atteints et les difficultés qui se sont présentées.

« On peut ajuster, modifier le plan d’intervention. »

Briser l’isolement

Les jeunes qui souffrent de cyberdépendance ont souvent tendance à s’isoler. L’aventure de groupe en plein air peut aider à combattre cet isolement. Ça peut également susciter de nouveaux intérêts.

« Souvent, les jeunes se demandent ce qu’ils vont faire aujourd’hui, ils estiment qu’il n’y a rien à faire. On les amène à faire des activités qu’ils pourront refaire quand ils ne seront plus au Grand Chemin. On n’est pas obligé de faire trois-quatre jours d’expé dans le bois, on peut aller marcher dans un parc près de chez soi. On a un devoir de montrer aux adolescents à occuper leur temps. »

Enfin, l’aventure en plein air permet de sensibiliser les jeunes aux principes de Sans trace : comment aller dans le bois en respectant la nature.

« Au-delà de l’aspect clinique, thérapeutique, qui est extrêmement important, il y a tout cet aspect-là, social et environnemental, qu’on amène à des adolescents. »

Plusieurs organismes offrent ponctuellement des projets d’INA à leur clientèle. Le Grand Chemin a décidé d’intégrer cet aspect en organisant régulièrement des expéditions et en engageant directement des spécialistes de ce type d’intervention au lieu d’avoir recours à des ressources externes. En contact régulier avec les intervenants, les spécialistes de l’INA peuvent ainsi mieux comprendre la problématique de la dépendance.

« C’est un choix que nous avons fait, indique M. Laplante. En plus, ça devrait faciliter la recherche. En effet, on approche des chercheurs pour étudier l’efficacité de cette approche. »

Évidemment, tout ça coûte cher. Pour cette raison, Le Grand Chemin a établi une fondation pour l’aider à couvrir les coûts de ces aventures.

« Je souhaite à tous les nouveaux expéditeurs des autres centres d’avoir du fun, de faire confiance au groupe et de se laisser guider par les intervenants et les guides », conclut Gabriel.

* Nom fictif