Le sondage CROP-La Presse au sujet de l'intérêt des Québécois face au catholicisme a mis en lumière un paradoxe fascinant: le Québec désire largement un pape plus libéral, mais l'élection d'un tel pontife modifierait peu l'adhésion et la pratique religieuses.

Jonathan Guilbault<br><i>L'auteur est séminariste pour l'archidiocèse de Montréal.</i> LA PRESSE

En fait, le paradoxe n'est qu'apparent: si l'Église changeait ses positions, elle n'embarrasserait peut-être plus, à l'occasion, la proportion de citoyens attachés à leur identité culturelle catholique... mais ces changements n'auraient aucun impact concret, puisque les gens n'attendent déjà plus la bénédiction de l'Église pour faire ce que bon leur semble. D'où la question: à quoi l'Église sert-elle donc?

Pour répondre à cette question, examinons d'abord ce que recouvre l'accusation récurrente, adressée à l'Église, d'être «réactionnaire». Est réactionnaire ce qui s'oppose au progrès social. Notons que dans les faits, le progrès social est souvent confondu avec la transformation progressive des comportements et des mentalités sous la poussée d'idées nouvelles et de pressions diverses. Or toute transformation, toute évolution n'est pas un progrès en soi.

Dans le domaine technoscientifique, rien de plus manifeste: la maîtrise de l'énergie nucléaire ne signifie pas qu'il soit souhaitable qu'on assemble des bombes. Ce qui est rendu possible par les avancées admirables de la pensée humaine ne devrait pas mener à des applications concrètes sans un sérieux travail de discernement. Bref, tout ce qui est possible n'est pas forcément bon.

Pareillement, dans le domaine social, les idées émergentes et les comportements à la mode ne devraient pas échapper au crible d'examens constants, même lorsqu'ils bénéficient de l'appui de la majorité à un moment donné. Ces examens sont l'affaire de tout un chacun, à des degrés divers.

L'Église aussi, en cohérence avec sa mission d'annonce de l'Évangile, revendique cette posture critique vis-à-vis des réalités sociales, en vue de ce qu'elle considère comme une humanisation authentique de celles-ci.

En remplissant cet office, l'Église n'est pas réactionnaire: au contraire, elle fait preuve de cet esprit critique tant valorisé par la culture moderne. Bien plus encore, elle souligne le caractère réactionnaire des mentalités de l'heure elles-mêmes, naturellement hostiles aux remises en question, à toute interpellation à un idéal moral plus élevé.

Évidemment, l'Église est aussi réactionnaire. Comme toute institution constituée d'êtres humains, elle ne réagit pas toujours de manière évangélique aux interpellations, parfois bien légitimes, des sociétés et des individus. Elle n'excelle pas non plus à se remettre en question. Également, dans sa tâche d'instance critique fondamentale, par le ton qu'elle emprunte quelquefois, elle ne crée pas toujours les conditions optimales pour être écoutée.

Bref, le fait d'être réactionnaire ou non, pour l'Église comme pour les sociétés, s'enracine dans leur plus ou moins grande capacité d'écoute et de justesse dans la réponse. En souhaitant un pape plus libéral, je crois que certains Québécois ne font pas tant preuve d'ouverture que d'un conformisme confortable; ils désirent recevoir une bénédiction inutile quant à leurs points de vue de toute façon immuables.

D'autres espèrent le même résultat, mais pour des raisons moins réactionnaires: reconnaissant le rôle crucial que peut jouer l'Église dans le monde et la vie des individus, ils désirent qu'elle redevienne l'instance critique pertinente, crédible et inspirante qu'elle a la mission d'être.