Le film L'innocence des musulmans a une histoire qui remonte au Moyen Âge. La connaître, c'est remettre en perspective les enjeux des violentes polémiques auxquelles il a donné lieu depuis quelques jours.

Bernard Ducharme<br><i>L'auteur est doctorant et chargé de cours en histoire à l'Université de Montréal.</i> LA PRESSE

Les similarités entre les événements actuels et la crise des caricatures de Mahomet (2005) a conduit de nombreux commentateurs à prendre position en fonction du seul critère du «droit au blasphème». Je n'ai pas l'intention de remettre en question ce droit, mais l'enjeu n'est pas là: nous sommes cette fois confrontés à l'expression d'un fondamentalisme chrétien qui promeut la haine et la guerre.

Grâce aux enquêtes des journalistes, nous en savons désormais assez pour former une analyse basée sur les grandes lignes. En dehors des acteurs - qui clament avoir été manipulés -, les artisans du film sont des chrétiens, principalement des Coptes vivant aux États-Unis. Quant à la diffusion, elle a été favorisée par les réseaux de chrétiens islamophobes, notamment le pasteur Terry Jones.

Qu'en est-il du contenu de cette fameuse bande-annonce? Je dois dire qu'en la visionnant, je me suis retrouvé projeté directement en plein Moyen-Âge. La description faite du prophète musulman dans ce film est une exacte reproduction d'un modèle polémique arrivé à maturité au XIIIe siècle, encore en vigueur au XVIIe siècle et qui ne doit rien à une juste connaissance de l'Islam. En voici les principales caractéristiques: Mahomet est décrit comme un individu de basse extraction sociale, qu'on ridiculise et diabolise. Lubrique, il multiplie les aventures hétérosexuelles et homosexuelles («actif et passif» précise la bande-annonce). Il veut être adoré à l'égal de Dieu. Le Coran est rédigé en mélangeant les écrits juifs et chrétiens à des versets inventés en fonction des caprices de Mahomet. Un âne peut être musulman.

Ce portrait médiéval est reproduit trait pour trait dans la bande-annonce, qui y ajoute des préoccupations contemporaines (la pédophilie, la citation «le Coran est notre Constitution»). Suivant la tradition médiévale, on confronte aussi un rabbin à Mahomet pour démontrer la supériorité du judaïsme - et donc, de la Bible et du christianisme - sur l'Islam et le Coran. La dimension prosélyte est claire.

Au fil de l'Histoire, ce portrait a été utilisé pour les objectifs suivants: en terre sarrasine, gagner le martyre; en Europe, appeler à la Croisade; dans l'Espagne de la Renaissance, pousser les sujets musulmans à la révolte et ensuite réclamer leur conversion forcée. Provoquer la violence des musulmans, les faire haïr par les chrétiens, mobiliser les chrétiens pour faire la guerre aux musulmans dans le but de les convertir: tels sont les objectifs de la tradition polémique qui a inspiré L'innocence des musulmans. Ce dernier s'y inscrit parfaitement, suggérant que quiconque adhère à la parole du prophète devient un terroriste.

Le fait que les artisans du film aient tenté de se faire passer pour des Israélo-Américains suggère de surcroît qu'ils souhaitaient détourner contre Israël les violences qu'ils anticipaient... et espéraient.

La leçon que les milieux extrémistes chrétiens ont retenue de l'affaire des caricatures danoises, c'est que le monde musulman est vulnérable à toutes les provocations. Ils se sont mis en devoir d'exploiter ce constat à leurs fins. Ils ont ainsi récupéré un portrait passéiste et erroné de l'Islam, hérité vraisemblablement d'écrits de religieux médiévaux.

Ne nous trompons donc pas de combat, il n'est pas question ici du droit au blasphème: nous sommes face à un fanatisme aux valeurs conservatrices qui appelle à nous rallier sous la bannière du Christ pour faire la guerre aux musulmans. C'est cela qu'il nous faut dénoncer.

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Bernard Ducharme donne le cours «Occident et Empire Ottoman 1550-1750» et prépare une thèse sur les relations entre chrétiens et musulmans en Espagne (1492-1609).