Saturée ad nauseam de la politique, servie dans les médias comme plat principal depuis des mois, j'ai bien envie, aujourd'hui, de changer momentanément de menu pour partager avec vous une question de nature plus existentielle: suis-je donc si vieille et démodée pour en avoir ras le bol de l'usage excessif des «bébelles électroniques», où que j'aille et quoi que je fasse?

Micheline Duff<br><i>L'auteure est romancière.</i> LA PRESSE

Au cours de l'été, mon mari et moi avons emmené six de nos petits-enfants, âgés de 8 à 13 ans, camper dans la région des Adirondacks. Pendant les trois heures de route, pas un traître mot ne s'est prononcé par eux dans la voiture. Les écouteurs sur les oreilles, et leur petite plaque noire dans la main gauche, les enfants n'ont pas vu le temps passer. Ni admiré les magnifiques paysages.

J'ai eu beau les interpeller à plusieurs reprises en m'écriant: «Regardez, les enfants comme c'est beau!», c'est à peine s'ils ont jeté un oeil distrait à l'extérieur, l'espace d'une seconde, sans émettre aucun commentaire. J'ai aussi essayé de les faire chanter, rien n'y a fait.

Dire que «dans mon temps», on faisait des concours entre nous, à savoir s'il y avait plus de vaches à droite qu'à gauche de la voiture, ou encore s'il circulait plus de voitures blanches que de noires sur la route... Mais restons positifs: je n'ai pas eu à entendre «leur» musique durant trois heures. Dans l'autre voiture conduite par mon mari, les plus jeunes ont regardé des films durant tout l'après-midi, en oubliant complètement qu'ils roulaient sur des routes américaines.

Le comble s'est produit quand mon petit-fils Marc-Olivier a écrit sur Facebook, une certaine nuit, à 3h10 précises: «Je n'arrive pas à dormir, ma grand-mère ronfle trop fort!»

Dernièrement, mon mari, ayant reçu un «téléphone intelligent» pour son anniversaire, m'a refilé son ancien. J'ai donc relégué le mien, encore plus désuet, aux ordures. À vrai dire, je ne suis pas dépendante du téléphone portable, puisque je travaille à la maison. Je ne m'en sers qu'à de rares occasions et seulement en cas d'urgence.

L'autre jour, en l'ouvrant, j'ai remarqué qu'on indiquait sur l'écran: «2 messages reçus». Ayant oublié comment opérer les cinq boutons de la plaque, je ne suis pas arrivée à retrouver mes messages. Dix options sont apparues sur l'écran, puis des photos, mais aucun signal des messages. Je les ai effacés sans m'en rendre compte, paraît-il. Il m'aurait fallu appuyer longtemps sur le chiffre 1 pour entendre les messages vocaux après avoir donné mon numéro de code dont je ne me rappelais plus, évidemment. Quant aux messages texto, il faut procéder d'une autre façon pour les obtenir. Ah bon! Et les autres boutons, ça sert à quoi?

À croire que je ne suis pas assez intelligente pour utiliser un téléphone aussi intelligent! Je m'ennuie du téléphone «on and off» si simple!

Quant aux multiples petites plaquettes noires, supérieures à l'humain côté mémoire, elles nous suivent maintenant partout. On les pose même sur la table lors des soupers entre amis. Tu veux savoir le prénom de tel acteur dont tu ne te rappelles plus? Qui a gagné la coupe Stanley en 1998? La couleur de la robe de Madonna lors de son dernier spectacle? Pas de problème! Tout le monde pitonne allègrement!

Mais tout cela n'est rien à comparer avec l'usage de la télévision. Je n'ai jamais songé aux emmerdements que cela nous causerait en achetant un téléviseur à écran plat et à haute définition. L'écran était plat, en effet, mais l'image aussi. Avez-vous déjà regardé Roy Dupuis la face aplatie? Erreur de décodeur, paraît-il. Mon mari a dû se battre au téléphone avec le serveur durant des heures pour obtenir réparation de «leur» erreur. Nous avons finalement changé de serveur, ce qui a encore compliqué les choses.

Nous possédons maintenant trois manettes sur la table du salon, l'une avec 48 boutons, les deux autres en possédant seulement 38 chacune. Un jour, j'ai appuyé par erreur sur le piton «on» de l'une d'elles, alors que j'aurais dû utiliser celui de «power» d'une autre. Mon dépanneur de mari étant absent, je n'ai jamais pu regarder mon émission.

Le pire, c'est que, sur le minuscule téléviseur de notre chambre, les numéros de postes différaient de ceux de la télé du salon. Où donc était le canal 2? Et le 10? Dans le salon, il fallait signaler quatre chiffres pour Radio-Canada, dans la chambre, seulement deux. La «vieille» que je suis a chialé, naturellement, et a finalement obtenu gain de cause: on a uniformisé le tout.

Sauf que, dans la chambre, nous ne regardons jamais rien d'autre que les nouvelles, mon mari et moi bien étendus sur le lit, prêts à dormir. Mais une fois sur deux, la télé se rallume aussitôt qu'on la ferme. Ah? Ça prend alors la deuxième manette... Deux lumières éclairent alors sur le côté de l'appareil, une bleue et une blanche. Elles brillent maintenant dans la chambre durant toute la nuit au point de projeter notre ombre sur le mur. Et je ne parle pas de la troisième qui clignote allègrement derrière l'appareil en se reflétant sur la porte du placard. À quand la bébelle pour éteindre les lumières des bébelles électroniques, la nuit?

Mais il y a un avantage aux petites lumières, elles éclairent les vieilles madames qui vont à la toilette, aux petites heures du matin. En plus de celle, rouge, de la cuisinière, celle du four à micro-ondes qui marque aussi l'heure, celles du lave-vaisselle, de la cafetière et du frigo, brillent toutes les petites lumières de la télé pourtant fermée du salon, sans compter l'éclairage multiple de nos deux ordinateurs pour lesquels j'ai compté pas moins de neuf voyants lumineux. Non, vraiment, grâce à l'électronique, on protège la vie des vieux, car ils ne peuvent plus se perdre chez eux, la nuit.

Quant aux ordinateurs, je dois admettre adorer le mien. Il est le premier à prendre connaissance de chacun de mes livres, dont le 14e et le 15e arriveront en librairie à la fin de septembre. Mais l'autre jour, il m'a joué un vilain tour en «bloquant ben raide». C'est bien simple, j'ai failli faire une crise cardiaque tellement j'ai pris panique. Bon, cette fois je m'en suis sortie vivante, mais je demeure inquiète.

Bref, à bien y songer, je n'ai pas le choix de faire bon ménage avec la nouvelle technologie. Pour l'instant, ça va, je réussis à m'adapter, mais... quand j'aurai 98 ans? Je salue tous les utilisateurs de bébelles électroniques. Tant mieux si cela vous rend heureux, mais je ne vous envie pas. Pas du tout! Quoique ce matin, j'ai reçu par courriel des nouvelles fraîches de ma soeur, en voyage à Vancouver, en plus du message d'une amie affirmant s'ennuyer de moi. Une vieille amie, vieille comme moi...

Cela m'a fait grand plaisir, je l'avoue.