Comme à toutes les élections, des voix respectables appellent à un vote « stratégique » au profit du Parti québécois, de façon à barrer la route à la droite. Selon elles, nous n'aurions pas d'autres choix que d'opter pour un parti dont, paradoxalement, le slogan est « À nous de choisir »! À défaut, on nous brandit un certain épouvantail de la peur : celui du maintien au pouvoir de la droite.

Jean Baril<br><i>L'auteur est avocat et docteur en droit.</i> LA PRESSE

Je n'aime pas cet épouvantail et ne lui accorde pas plus de crédit que ceux brandis par la droite, soit ceux de l'incertitude, de la rue, de la dette, de la crise, etc. Je ne suis pas un moineau et ne veux pas me laisser distraire par un épouvantail, peu importe qui le construit et l'agite. Je veux plutôt voter selon des programmes, des idées, des connaissances, des capacités, des sensibilités, des expériences, des volontés, des personnes.

On nous dit, à moi et à ceux qui militent dans des groupes communautaires, étudiants, féministes, environnementaux ou dans des organisations de défense des droits et libertés que nos luttes, nos passions, nos revendications, nos volontés de changements fondamentaux doivent être mises entre parenthèses lors de cette élection et que nous devons nous rallier derrière le PQ. Un parti qui a exercé le pouvoir durant 18 des 36 dernières années. Un parti qui par ses pratiques, ses politiques, ses chefs et son fonctionnement a éloigné nombre de personnes, dont moi, et provoqué l'éclosion de nouveaux partis. Pourtant, malgré ses pratiques et ses choix, nous serions quand même « obligés » de voter PQ et « d'oublier » ce pourquoi nous luttons quotidiennement.

Selon ce courant de pensée, je ne devrais pas voter pour Françoise David dans Gouin, même si c'est pour elle l'occasion de la dernière chance. Je devrais oublier ses mérites, ses luttes à l'intérieur de la CSN, d'organismes féministes et populaires, son courage et son abnégation à vouloir fonder un parti nouveau, différent de ce que nous connaissons depuis trop longtemps. Je devrais oublier la femme de tête et de coeur, la collègue de luttes, l'amie et voter pour le PQ. Je ne devrais pas attendre des élections qu'elles amènent à l'Assemblée nationale des gens qui pensent et agissent comme moi, selon mes valeurs. Moi qui croyais que la démocratie permettait cela... Et on s'étonnera ensuite du cynisme des jeunes, et moins jeunes, face à la politique!

Au vote stratégique, je préfère le vote intelligent. Celui qui fait en sorte que des gens comme Amir Khadir, Françoise David et d'autres de Québec solidaire soient à l'Assemblée nationale, de même que Jean-Martin Aussant d'Option nationale. Pour apporter une voix différente et un vent d'espoir, tant à court qu'à moyen terme. Voter intelligent, c'est tenter de réaliser, par la somme de nos votes individuels, ce qu'une entente entre ces partis aurait dû concrétiser avant le déclenchement des élections. Ce dont le PQ n'a pas voulu puisque le vote stratégique et le système électoral le favorisent. Voter intelligent, ce n'est donc pas nécessairement voter pour un candidat « poteau » de QS ou d'ON là où la lutte est extrêmement serrée entre le PQ, les libéraux ou les caquistes, mais c'est nécessairement voter pour Françoise David dans Gouin. Au lieu d'une consigne « mur à mur », voter intelligent, c'est analyser la situation dans chaque comté, les idées, les capacités, les volontés et le potentiel des personnes candidates. Et décider, librement, consciemment, qui nous apparaît le mieux refléter nos volontés de changement et les faire progresser.

Le cinéaste Bernard Émond a écrit qu'il « y a un travail de fond à faire pour ramener dans la conscience de nos concitoyens les valeurs de justice et de solidarité. Ce travail est primordial et c'est un travail de longue haleine ». Il a raison, mais ce travail de fond doit aussi être fait à l'Assemblée nationale. Les gens et les partis qui défendent ces valeurs ne doivent pas être continuellement relégués à l'arrière-ban et nous avons besoin de l'espoir et du souffle que donnent certaines victoires électorales. Le 4 septembre, je ne peux voter contre toute espérance...