Je rêve du jour où on dissociera tâche, réussite, compétence et performance des élèves, du salaire des enseignants.

Lucie Hébert<br><i>Enseignante au primaire depuis 31 ans, l'auteure s'adresse à la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp.</i>

J'ai des amis et d'anciens collègues dans plusieurs écoles et même si les réalités et besoins varient beaucoup, tous s'entendent pour dire qu'on n'y arrive pas en travaillant seul. On a besoin d'une équipe de spécialistes pour poser des diagnostics plus pointus et aider efficacement.

Voyez le travail du médecin généraliste. Il suit régulièrement bon nombre de patients en bonne santé, heureusement. Son travail consiste alors à prévenir en vérifiant et en conseillant. Il sait, par ailleurs, qu'il n'a aucun pouvoir sur des facteurs essentiels au maintien de cette qualité de santé: sommeil, alimentation, activité physique, contexte socio-économique, bien-être intérieur... Lorsque son patient a un problème plus important, il le réfère à un ou des spécialistes mais ne détient aucun contrôle sur les délais qui suivront... Il arrive aussi que certains de ses patients «faciles» se portent plus mal lorsqu'il les revoit, car il n'aura pas réussi à les rencontrer dans des délais appropriés.

Les enseignants font face aux mêmes dilemmes. Pas de contrôle sur l'alimentation, l'activité physique, le sommeil, le contexte familial et social, le bien-être affectif et psychologique de l'enfant et tout ce qui prépare et cimente la motivation et la réussite scolaires. Ils reçoivent, heureusement, plusieurs enfants qui fonctionnent bien, mais de plus en plus de cas qui nécessitent l'intervention de différents spécialistes pour agir adéquatement. Les enfants en santé «scolaire» en arrivent parfois, eux aussi, à développer des difficultés parce qu'on aura manqué de temps de qualité pour eux. Les délais, la bureaucratie et la surcharge de travail font aussi partie du quotidien de l'école.

Imaginez si on mettait dans la tête des gens que les médecins généralistes qui échappent des patients des suites d'une maladie sont incompétents et qu'ils devraient plutôt être rémunérés en fonction du nombre de patients en bonne santé qu'on retrouve dans leurs dossiers. Ou encore que les cliniques «performantes» ont la possibilité de recevoir des «récompenses»! Les médecins seraient sûrement tentés de choisir de ne pas soigner un patient à risque (fumeur, gros mangeur, sédentaire, démuni), d'ignorer certains symptômes qui leur feraient perdre des points dans leur bilan personnel et dans celui de leur clinique.

Faites le parallèle avec l'école. On veut la réussite à tout prix! À n'importe lequel? On veut des bilans exceptionnels! On veut des écoles « performantes » et récompenser les meilleures!

Je comprends difficilement que vous ne trouviez pas, Mme Beauchamp, que cette façon d'envisager l'éducation soit malsaine.

L'école aussi vise le meilleur et rêve de qualité, mais la réalité la rattrape. Si elle veut demeurer honnête et rigoureuse en ne laissant tomber personne, elle doit rester objective, donner l'heure juste et se sentir appuyée au-delà même des résultats.

Je rêve du jour où on dissociera tâche, réussite, compétence et performance des élèves du salaire des enseignants. Du jour où l'on admettra publiquement que le nombre d'enseignants élevé justifie la difficulté d'augmenter la masse salariale de façon significative sans chercher à répandre l'idée que seuls quelques-uns d'entre eux mériteraient vraiment un salaire plus élevé que l'ensemble, car ils «performent» bien au-delà des attentes. Et qu'on réussira à m'expliquer le sens du mot «performance» et la façon de la quantifier. Parce qu'en éducation, la «performance», ça se «sent» et ça se «vit» aussi, même lorsque la note ne suit pas.

Et si, plutôt, on décortiquait méticuleusement l'organigramme du système d'éducation, et qu'on retouchait d'abord et surtout le haut? Je suis convaincue qu'on pourrait réaménager et réduire significativement la bureaucratie qui s'est multipliée au fil des ans.

N'entend-on pas régulièrement qu'il faut agir autrement? Je me permets donc de vous lancer, Mme Beauchamp,  le défi de «couper» ailleurs ou autrement et d'avoir un plan bien établi lorsque vous serez rendue à notre niveau et au niveau supérieur parce qu'ici, dans les écoles, on la mène déjà, notre bataille, à tous les jours et notre marge de manoeuvre est très mince!