Qui aurait suffisamment de fermeté morale pour refuser une enveloppe contenant quelques milliers de dollars?    

Serge Thibault<br><i>L'auteur est philosophe.</i>

L'atmosphère d'indignation engendrée par les révélations concernant les malversations dans le domaine de la construction aurait-elle pour conséquence de masquer une tare ignorée de notre société?

Pour éviter tout malentendu, je tiens à préciser d'entrée de jeu que je ne suis pas contre une commission d'enquête sur le monde de la construction. Au contraire, je pense que, compte tenu de l'impact sur la société des détournements d'argent, les peines encourues par les élus et les fonctionnaires démasqués par une éventuelle commission devraient être le double de celles prévues par le Code pénal. Mais soyons lucides, ultimement, les commissions d'enquête ne peuvent être rien de plus que des cataplasmes appliqués sur des tumeurs cancéreuses.

L'inconduite présumée de nos gouvernants et des fonctionnaires censés être au service de la société est-elle étonnante à ce point? N'y a-t-il pas derrière les réactions bruyantes une certaine tartufferie? Le fait est qu'il ne faut pas se surprendre qu'il y ait des personnes qui veuillent s'approprier une part des fonds disponibles dans le domaine des travaux publics lorsque la fibre morale de l'ensemble des individus qui compose notre société est fragile.

L'illusion fondamentale sur laquelle repose le contrat social dans nos sociétés modernes est que l'acquisition du sens moral est une chose qui va de soi. Or, rien n'est plus faux. Contrairement au mythe rousseauien de l'enfant fondamentalement bon qui serait corrompu par la société, l'acquisition des fondements moraux relève d'un apprentissage à la fois rigoureux et héroïque. En effet, le respect de la justice et de la vérité est loin d'aller de soi.

Qui aurait suffisamment de fermeté morale pour refuser une enveloppe contenant quelques milliers de dollars? Reprenant la mise en situation imaginée par Platon dans le livre deux de La République, supposons que la remise de l'enveloppe se fasse dans des conditions telles qu'elle serait indétectable. Combien de personnes placées dans cette situation pourraient résister à l'attrait de l'argent facile? Combien d'individus réprouvent réellement le vol de biens appartenant à de grosses compagnies, à des banques ou au gouvernement? Beaucoup se disent que voler des voleurs n'est pas voler, etc.

Or, à la base d'une véritable conduite morale à l'épreuve de toutes les tentations, il doit exister une conviction profonde qui ne peut être que le résultat d'une acquisition longue et ardue. Mais notre société hédoniste et individualiste a depuis longtemps largué le recours à l'ascèse comme moyen d'épanouissement. Voilà le véritable noeud de la déliquescence morale qui mine notre société. Voilà le problème qui devrait retenir l'attention de chacun et susciter une remise en question de nos valeurs et de nos orientations.

Car si personne ne peut réellement contrôler l'environnement social ou la valeur d'éventuelles commissions fictives ou réelles, chacun possède ce que l'on nomme une conscience. Et, ultimement, la société ne peut valoir plus que ce que vaut l'individu moyen qui la compose.