Les relations entre les États-Unis et son «allié»le Pakistan ont-elles atteint un point de non-retour ?

Jocelyn Coulon<br><i>L'auteur (j.coulon@umontreal.ca) est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM.</i>

Un affrontement verbal absolument stupéfiant se déroule actuellement entre les États-Unis et le Pakistan, au point où certains observateurs américains se demandent à quel moment interviendra entre les deux pays une rupture complète. Et dire qu'ils sont alliés...

Devant le Sénat américain la semaine dernière, le chef d'état-major, l'amiral Mike Mullen, a délaissé le langage diplomatique et déclaré que « le gouvernement pakistanais, et plus spécifiquement l'armée pakistanaise et les services secrets, utilisent l'extrémisme violent comme instrument politique afin de maintenir leur influence sur l'avenir de l'Afghanistan ». Il a désigné le réseau Haqqani, agissant du Pakistan, comme le bras armé de cette politique.

La déclaration de l'amiral a été prononcée après des attentats particulièrement sanglants contre l'ambassade américaine et les troupes de l'OTAN à Kaboul attribués au réseau. Pour Washington, il s'agit là d'un acte de guerre. La ministre des Affaires étrangères pakistanaises a immédiatement répliqué que si son pays était encore l'objet d'attaques publiques de ce genre, les États-Unis perdraient un allié.

Le Pakistan a longtemps été l'enfant chéri des États-Unis dans cette région. Au temps de la guerre froide, il était, avec le Japon et Taïwan, un solide relais occidental sur un continent où la Chine jouait les trouble-fête, et l'Inde et l'Indochine s'alignaient sur l'Union soviétique. En 1971, c'est du Pakistan que Henry Kissinger s'envola vers la Chine pour sa mission secrète qui allait bouleverser le cours de la diplomatie mondiale. Le Pakistan a aussi été en première ligne afin de chasser les Soviétiques d'Afghanistan.

La relation a commencé à changer lorsque le Pakistan s'est doté de la bombe atomique, en 1998, et que les États-Unis ont entrepris un rapprochement avec l'Inde. Les attentats du 11- Septembre ont accéléré les réalignements politiques. Quelques jours après les attaques sur New York et Washington, un envoyé spécial américain avait dit au président pakistanais de l'époque que son pays devait choisir entre joindre les États-Unis dans sa lutte au terrorisme et contre le régime taliban ou « retourner à l'âge de pierre ». Le Pakistan a protesté, puis s'est rangé et se présente depuis comme un allié irréprochable des Américains.

Pourtant, la dernière décennie a plutôt été marquée par une montée continuelle de la tension entre les deux pays. Ainsi, Washington accuse Islamabad de ne pas tout entreprendre pour éradiquer les groupes terroristes qui frappent en Afghanistan à partir de son territoire. En fait, le gouvernement américain soupçonne même le Pakistan de manipuler ces groupes dans le but de conserver son influence en Afghanistan.

Les Pakistanais répondent qu'ils font tout en leur pouvoir pour satisfaire aux exigences américaines et rappellent qu'ils sont les premières victimes du terrorisme et ont perdu des milliers de militaires et de civils dans cette lutte.

Les frictions se sont aggravées en mai dernier lorsque les Américains ont abattu Ben Laden dans son repère pakistanais sans avoir préalablement informé le gouvernement pakistanais. Le Pakistan n'a pas apprécié, d'autant plus qu'il dénonce depuis longtemps les attaques de drones sur son territoire.

Pour embarrasser les Américains, les autorités auraient laissé des ingénieurs chinois photographier un des hélicoptères furtifs ayant participé à l'opération qui s'était écrasé. Cette nouvelle a été démentie à Pékin, mais le mal est fait.

Le point de non-retour a-t-il été franchi entre les États-Unis et le Pakistan? Il y a des signes qui ne trompent pas. Après avoir versé quelque 20 milliards de dollars en aide économique et militaire au Pakistan depuis dix ans, Washington a entrepris depuis l'été une révision complète de ses relations et suspendu le versement d'une partie de l'aide.

Au Pakistan, plusieurs se demandent non pas si, mais quand les États-Unis vont frapper unilatéralement les bases du réseau Haqqani. La tirade de l'amiral Mullen est sans aucun doute l'expression publique d'une impatience dont les effets pourraient être graves pour le Pakistan.