Militant indépendantiste de longue date, l'auteur est directeur général de la Fondation Lionel-Groulx. Ce texte est tiré de son plus récent ouvrage, La liberté du Québec, publié chez Fides, qui sera en librairie dès vendredi.

Pierre Graveline

À travers l'histoire et à peu près partout dans le monde, les nations qui ont conquis leur indépendance ont compté - pour ce faire et pour faire sauter les inévitables verrous qui leur barraient le chemin de la liberté politique - non sur les seuls processus électoral et parlementaire mais sur le soutien actif de leur peuple et sur l'engagement de leur jeunesse.

Or, au Québec, nos partis politiques «souverainistes» se sont au contraire et depuis longtemps laissé piéger dans une logique électoraliste réductrice et leurs représentants élus dans un activisme parlementaire à courte vue, avec la conséquence néfaste qu'ils ont manifestement renoncé à la mobilisation de notre peuple et de notre jeunesse, condition pourtant essentielle à la réalisation de notre indépendance.

La nécessité d'élire une majorité de députés indépendantistes à Québec - préalable primordial à la constitution d'un gouvernement ayant la légitimité démocratique de mettre en oeuvre une stratégie d'accession de notre nation à son indépendance politique - ne fait aucun doute, comme n'était pas contestée pendant longtemps l'importance du rôle que jouait la députation du Bloc québécois comme chien de garde de nos intérêts à Ottawa. Mais la réduction des missions du Parti québécois et du Bloc québécois à ces deux seuls aspects du combat indépendantiste ne se révèle-t-elle pas à l'usage un égarement dans une ornière suicidaire?

Quiconque est membre du Parti québécois et/ou du Bloc québécois peut en témoigner: pour ces partis politiques, les membres ne sont plus, pour l'essentiel, que des pourvoyeurs de fonds qu'on harcèle pendant les campagnes annuelles de financement, comme les citoyens ne sont que des pourvoyeurs de votes qu'on sollicite lors des campagnes électorales. En dehors de ces deux «moments forts» de la vie politique partisane, ni les membres ni les citoyens ne sont plus, sauf exception, invités à quelque manifestation que ce soit de leur soutien au projet politique fondamental qui est pourtant à l'origine de la création de ces deux partis et qui devrait être au coeur de leur action. Bien que non dit, le message est limpide: donnez-nous votre argent et votre vote, restez sagement à la maison et laissez-nous faire; un jour, peut-être, «si les conditions le permettent», nous vous donnerons votre indépendance...

Les effets de cet électoralisme réducteur sont catastrophiques pour le Parti québécois. Alors que ce parti a déjà rassemblé plus de 300 000 membres, il n'en compte plus, sur papier, que quelques dizaines de milliers. Des centaines de militantes et de militants indépendantistes parmi les plus déterminés ont quitté le navire, s'éparpillant dans une kyrielle de petits partis et mouvements plus ou moins marginaux. Jamais le mouvement indépendantiste n'est-il apparu si divisé.

Pendant ce temps, à la base du Parti québécois, la vie militante est la plupart du temps réduite à sa plus simple expression: la tenue une fois l'an de l'assemblée générale de l'association de comté réunissant quelques dizaines de membres afin d'élire un exécutif dont on peine à combler les postes. La vie démocratique interne est à l'avenant: le congrès de 2011 de ce parti, sans cesse repoussé, se sera tenu six années après le précédent! Y aura-t-on adopté une nouvelle fois un programme indépendantiste qui sera mis de côté au profit d'une plateforme provincialiste le jour des élections venu?

Les résultats de cet électoralisme «trépidant» parlent d'eux-mêmes et en montrent clairement l'échec: nonobstant le nombre de députés élus du fait des fluctuations du vote adéquiste, sous Pauline Marois en 2008, comme sous André Boisclair en 2007 et sous Bernard Landry en 2003, le Parti québécois a obtenu, à quelques milliers de voix près, le même soutien: à peine un électeur inscrit sur cinq lui a accordé son appui; moins de la moitié des indépendantistes déclarés lui ont donné leurs suffrages. On n'en semble pas moins persister à croire à la direction du Parti québécois qu'en ne faisant pas de vagues, sinon pour «surfer» sur notre désir collectif d'un grand ménage chez les corrompus et les cupides qui infestent notre société, la simple règle de l'alternance lui apportera automatiquement, la prochaine fois, le pouvoir sur un plateau d'argent.

PIERRE GRAVELINE