L'auteure est candidate au doctorat en sociologie et études d'équité à l'Institut d'études pédagogiques de l'Ontario à l'Université de Toronto. Elle est citoyenne du Québec.

Céline Cooper

À l'aube de la Révolution tranquille des années 1960, le psychiatre et ancien ministre péquiste Camille Laurin évoquait son désir d'amener la société québécoise à une nouvelle «maturité psychosociale».

Malheureusement, le mouvement souverainiste nationaliste québécois ne semble pas prendre de la maturité de façon très harmonieuse. Il semblerait plutôt que le mouvement que M. Laurin avait lui même contribué à fonder traverse actuellement une «crise de la quarantaine» publique.

Après avoir fait route commune pendant 18 ans, l'électorat québécois s'est séparé du Bloc en le remplaçant par un groupe de députés néo-démocrates relativement inconnus. Quant au Parti québécois dirigé par Pauline Marois, il se désagrège plus vite que l'infrastructure et les ponts de Montréal. De son côté, François Legault teste une nouvelle voiture sport rouge éclatant, actuellement commercialisée sous le logo Coalition de l'avenir du Québec.

Pour sa part, Pierre Curzi récite des poèmes incohérents sur la révolution et les saisons tandis qu'avec Louise Beaudoin et Lisette Lapointe, il effectue une tournée dans les régions en essayant de prouver qu'ils peuvent encore séduire le Québec avec leur Nouveau Mouvement. Ainsi, l'Office québécoise de la langue française, la Société Saint-Jean-Baptiste, le PQ et autres groupes nationalistes québécois avertissent les Québécois que la langue française est encore en péril grave sur le front intérieur: soyez vigilants! Soyez prudents! Munissez-vous de votre Bescherelle en tout temps!

Comment expliquer tous ces comportements bizarres?

Les réactions au récent rapport de l'OQLF suggérant que les francophones seront en minorité dans la région du grand Montréal d'ici à 2031 peuvent nous informer sur les anxiétés latentes qui alimentent cette crise de la quarantaine nationaliste. Pour ma part, j'ai été fort déconcertée par les récents sondages menés par La Presse (13 septembre) indiquant que 75% des répondants pensent que la possibilité que Montréal devienne une ville composée d'une population francophone minoritaire devrait constituer un sujet de préoccupation.

Pourquoi ce changement social devrait-il être si alarmant?

Je mets quiconque au défi d'identifier n'importe où dans le monde, une métropole globale et prospère qui se trouve linguistiquement uniforme, c'est-à-dire où tous parleraient la même langue à la maison et dans l'espace public.

Si l'on observe avec lucidité les recherches démographiques, il est certain que la langue française n'est pas menacée de disparaître au Québec. L'usage du français au sein des populations anglophones et allophones augmente de façon stable. Toutefois, le bilinguisme et le multilinguisme constituent également une réalité significative parmi la population québécoise, en particulier dans la région de Montréal où résident 75% des immigrants de la province.

Le monde a changé au cours des derniers 50 ans et avec lui, la composition de la société québécoise. Si la majorité des Québécois - sans égards à leur bagage linguistique ou culturel - a choisi d'y vivre, d'apprendre la langue française et de l'utiliser dans la vie publique, la prédiction selon laquelle les francophones pourraient se retrouver minoritaires dans la région de Montréal ne devrait plus représenter un problème... à condition que nous admettions que le projet national du Québec a «évolué» d'une perspective ethnique à une conception civique. Il s'agit sans nul doute d'un débat délicat, il me paraît cependant nécessaire.

Comme les sociolinguistes Monica Heller et Alexandre Duchêne l'ont suggéré, l'ensemble de ces discussions portant sur la menace sur la langue pourrait en réalité englober une insécurité plus large, une crainte relative à d'éventuelles menaces extérieures sur l'ordre social.

La diversité croissante et les demandes de reconnaissance et d'accommodements des groupes ethno-linguistes, ethno-culturels et minoritaires qui lui font suite, ont amené beaucoup de gens (diversement situés) à s'interroger sur la signification réelle de l'identité et de l'appartenance à l'État-nation québécois selon les paramètres de la démocratie néolibérale.

En d'autres termes, la langue pour la langue n'est clairement pas, et n'a jamais été, le seul problème sous-jacent les tensions sociales qui ont propulsé et façonné le nationalisme au Québec. Le «dilemme linguistique» au Québec, comme André Pratte l'a suggéré (15 septembre), constitue actuellement une lutte beaucoup plus complexe touchant l'identité et l'appartenance, largement liée à l'immigration, à la diversité ethno-culturelle et à l'intégration sociale.

Ce que les débats publics sur la langue française au Québec renforcent toujours davantage, c'est que quand bien même les anglophones ou les allophones parleraient français dans l'espace public, ils ne seront jamais considérés comme francophones dans le contexte québécois. Or si tu n'es pas francophone, tu n'es pas vraiment d'ici.

Tenir un débat constructif sur le projet national du Québec signifie prendre part à une discussion réelle sur la raison pour laquelle le bilinguisme et le multilinguisme provoquent tant de craintes.

Selon moi, il est possible de promouvoir et de protéger la langue française tout en assumant la diversité linguistique. En outre, encourager le bi- et le mutilinguisme auprès des jeunes québécois permettrait d'ouvrir la porte à davantage d'opportunités professionnelles, cela leur donnerait également un avantage sur les marchés de l'emploi global et canadien. Ces opportunités semblent d'autant plus nécessaires pour les jeunes qu'elles les maintiendraient impliqués dans leur environnement scolaire. Après tout, vous ne souhaitez  pas que vos enfants restent à jamais confinés dans les sphères inférieures, n'est-ce pas?

Le nationalisme québécois a connu une vie pleine de défis, une vie excitante. Sa naissance a été prometteuse, son enfance marquée par la découverte, son adolescence rebelle. Mais ces étapes de développement ont engendré un adulte mou et insécure.

Le changement n'est pas chose aisée mais c'est une des rares certitudes dans la vie. Comme les baby-boomers qui ont mené la Révolution tranquille vous le diront, la quarantaine ne doit pas forcément être vécue comme une crise. Je n'ai pas connu beaucoup de personnes dans leur quarantaine et dans la cinquantaine qui n'ont pas remis en questions leur idéologie, leur politique ou leur raison d'être personnelle depuis leurs 17 ans. C'est ce qui signifie prendre de la maturité. S'attendre à ce que le Québec continue à ressembler, à penser et à agir comme il le faisait dans les années 1960 n'est pas réaliste. La société québécoise connaît actuellement un changement de vie majeur qui requiert une réflexion tranquille.