Le slogan de Facebook a longtemps été « Move Fast and Break Things ». On en a mesuré les dégâts lors des élections américaines en 2016.

Convoqué par le Congrès américain, son patron a essentiellement dit ceci : « Oups... ce n'est pas vraiment notre faute, mais on est désolés. »

L'année suivante, nos agences de renseignement prévenaient Ottawa : il est « très probable » que des étrangers s'ingèrent aussi dans notre prochaine campagne électorale. Mais la ministre fédérale des Institutions démocratiques, Karina Gould, n'a pas serré la vis aux géants de la Silicon Valley. Elle les a laissés s'autoréglementer.

Lundi, elle a eu un éclair de lucidité : oups, a-t-elle dit à son tour. Ça ne suffit pas, les géants du numérique n'en font pas assez. Elle a été un des seuls à en être surprise...

La ministre menace maintenant d'adopter une loi si nécessaire. Elle fait plus rire que frémir. Comme elle le sait très bien, le temps manquera - il ne reste que huit semaines avant la fin des travaux parlementaires.

Quiconque s'intéresse un peu à la culture de la Silicon Valley pouvait prévoir que ces géants feraient le strict minimum.

À ses débuts, Facebook se targuait d'innover avec sa « culture de hacker » tandis que Google croyait incarner un empire du Bien, comme en témoigne son ancien slogan « Don't be evil ». Encore aujourd'hui, ils incarnent une utopie libertaire. Des lois ? Ils en veulent aussi peu que possible. Ils imposent leur monopole de l'innovation.

Ces géants ont mené une offensive de lobbying sans relâche pour convaincre la ministre de ne pas trop les réglementer. C'est ainsi que Mme Gould a accouché du projet de loi C-76, adopté en décembre dernier, suivi d'un plan d'action en janvier.

Certes, on y trouve du bon. La loi limite les dépenses en période préélectorale et interdit celles faites par des étrangers. Elle exige aussi que les grandes plateformes créent un registre public des publicités politiques sur leurs sites. Quant au plan, il aidera à tester les failles dans notre système électoral, cibler les ingérences et sensibiliser le public.

À cela s'ajoutent des initiatives récemment annoncées par les plateformes elles-mêmes. Lundi, Facebook a fermé des comptes d'extrême droite comme ceux des Soldats d'Odin et du Front nationaliste canadien. Tant mieux.

Reste que même l'approche molle du gouvernement Trudeau va trop loin pour certains.

Si Facebook accepte de créer un registre, Google le refuse. Trop compliqué pour son modèle d'affaires, justifie-t-elle. Elle va donc tout simplement bloquer les publicités politiques au lieu de les recenser.

Ces mesures éparses ne doivent pas faire oublier les deux trous qui demeurent. D'abord, les plateformes qui ne dévoilent pas leurs algorithmes et qui justifient leur opacité par un consentement non éclairé des usagers. Ensuite, les partis politiques eux-mêmes, qui ne disent pas clairement aux Canadiens comment ils utilisent leurs données.

La semaine dernière, le Commissaire à la protection de la vie privée ainsi que le Directeur général des élections ont exhorté les partis à être plus transparents*. On comprend leur inquiétude. Après tout, les partis sont des clients potentiels des firmes d'analyse de données comme Cambridge Analytica, au coeur du scandale des dernières élections présidentielles américaines.

Pourtant, d'autres pays ne se cachent plus derrière l'argument fataliste voulant que l'internet ne puisse pas être contrôlé.

Cette semaine, le Royaume-Uni a déposé un livre blanc pour contrer les menaces liées aux grandes plateformes, comme la cyberintimidation, la désinformation, la perte de vie privée et la discrimination.

Il est vrai que si la publicité s'encadre assez bien, le contrôle du contenu est plus sensible - il doit respecter la liberté d'expression, un équilibre difficile à atteindre. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas essayer. Il existe sûrement un modèle viable, quelque part entre l'autoritarisme de la Chine et l'indolence actuelle du Canada.