Où ça, une pénurie de profs ? Il n'y en a pas, assure le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge.

Son diagnostic est plutôt sélectif. Pour la maternelle 4 ans, il s'inquiète et fonce. Alors que pour le primaire et le secondaire, il sifflote et relativise le problème. Pourtant, les besoins restent immenses à tous les niveaux.

Au lieu de multiplier les chantiers, M. Roberge devrait concentrer ses énergies sur une grande priorité : recruter et retenir les meilleurs enseignants en améliorant leurs conditions de travail. Et ce, à tous les niveaux.

Pourquoi concentre-t-il tant ses énergies sur la maternelle 4 ans ? On connaît la réponse : la création de 5000 places est une promesse phare du gouvernement caquiste. M. Roberge recourt donc aux grands moyens. Cette semaine, on a appris qu'il songe à recruter des éducatrices en garderie si elles suivent une formation universitaire à temps partiel. Cela se défend à condition de ne pas dégarnir les garderies.

Or, rien n'empêche d'agir en même temps pour les besoins au primaire et au secondaire.

Il est vrai que le ministère de l'Éducation n'est pas capable de conclure à une pénurie - il travaille encore à colliger les données. Cela fait justement partie du problème... En 2015, l'ex-ministre François Blais dénonçait le manque de données fiables et cela ne semble pas avoir beaucoup changé.

Pour se convaincre de l'urgence, M. Roberge pourrait relire les déclarations de son chef adjoint de cabinet, Martin Maltais. L'automne dernier, ce chercheur en éducation sonnait l'alarme. « On a déjà commencé à frapper un mur », prévenait-il au Journal de Québec. Selon lui, il faut « des gestes radicaux et exceptionnels » pour trouver des profs et ouvrir des classes.

La pénurie n'est peut-être pas généralisée à tout le Québec. Et parfois, elle peut provenir de l'organisation du travail et non du manque d'enseignants. Reste que la conséquence est la même : les élèves écopent. Les suppléants se succèdent dans leur classe, assez pour les démotiver.

Cela ne s'améliorera pas. D'ici 2030, près de 120 000 élèves s'ajouteront au réseau.

***

Que faire alors ? Engager plus de profs et exiger de meilleures notes pour les candidats à l'université ?

Si c'était si simple...

Il ne sert à rien d'ouvrir un poste si personne ne postule, ou si le nouveau candidat part en congé ou quitte carrément la profession.

Résumons : 

 - De moins en moins de jeunes s'inscrivent à l'université pour devenir profs. Depuis 10 ans, la baisse est de 30 %.

 - Parmi ceux qui terminent leurs études, de 25 à 50 % quittent la profession après cinq ans.

 - Parmi ceux qui restent, les congés de maladie augmentent. La hausse est de 13 % depuis cinq ans. Un prof sur cinq souffre de détresse psychologique.

La source du problème : les conditions de travail. Et c'est pire pour les jeunes profs avec des boulots précaires.

Pour attirer et retenir les meilleurs candidats, il faut rendre la profession attrayante. Voilà pourquoi M. Roberge doit marteler un message : ce noble métier sera traité avec la considération qu'il mérite.

Le gouvernement caquiste a déjà promis de hausser le salaire des jeunes enseignants, d'instaurer un programme de mentorat et d'imposer un nombre minimal de spécialistes dans les écoles. Si cela se concrétise, ce sera un très bon début.

Mais à Tout le monde en parle il y a deux semaines, M. Roberge a banalisé les besoins comme s'il voulait s'enlever de la pression. Au contraire, les projecteurs doivent rester braqués sur le problème.

À sa décharge, M. Roberge ne pourra pas tout faire lui-même. Une partie du problème réside dans l'organisation du travail. L'affectation des tâches varie selon les conventions collectives locales. Dans certains cas, l'ancienneté prime sur les autres critères. Un prof expérimenté pourra donner quatre fois le même cours tandis que le plus jeune doit préparer différentes matières. Et ce, au secondaire, parfois dans une discipline qui lui est étrangère. Selon le chercheur Maurice Tardif de l'Université de Montréal, de 20 à 30 % des profs enseignent une matière pour laquelle ils n'ont pas été formés. Les plus vieux leur donnent une tape dans leur dos en disant : nous aussi, on l'a déjà fait !

Cette petite médiocrité a assez duré. Un mandat de gouvernement passe très vite et le ministre ne peut tout faire en même temps. S'il a une priorité, elle devrait être de permettre aux enseignants d'être aussi bons qu'ils voudraient l'être.