Voilà, les jeux sont faits. Avec son remaniement ministériel, Justin Trudeau a présenté hier son alignement final avant les prochaines élections.

Malheureusement pour le premier ministre, il n'avait pas les cartes de son choix à cause du départ de son président du Conseil du Trésor, Scott Brison. Reste qu'il a réussi à ne pas déstabiliser son gouvernement, à une exception près: le ministère des Services aux Autochtones.

Il y a deux versions pour expliquer le départ de M. Brison. La première, l'officielle, est la famille - il veut passer plus de temps avec ses jumelles de 4 ans. La seconde est son rôle encore mystérieux dans le procès du vice-amiral Mark Norman. L'ex-ministre doit témoigner dans cette complexe affaire de contrat naval. On se demande s'il serait intervenu en faveur de la société Irving de sa région aux dépens de Chantier Davie de Lévis. Selon la défense, c'est ce qui aurait incité le vice-amiral Norman à divulguer des documents secrets en faveur de la Davie.

Peu importe, le résultat reste le même : M. Brison quitte le Trésor et Jane Philpott le remplace. Cette ministre compétente hérite entre autres du fiasco Phénix, ce qui est rassurant. Mais son arrivée ne rendra pas le gouvernement Trudeau plus économe. Les libéraux n'ont jamais rempli leur engagement d'équilibrer le budget avant la fin de leur mandat, et ce, même si l'économie continue de croître. Si M. Brison, ex-conservateur et ex-banquier, n'a pas infléchi cette tendance, Mme Philpott n'y pourra pas grand-chose. La décision reste entre les mains de M. Trudeau et de son ministre des Finances, Bill Morneau.

S'il faut chercher un impact immédiat au remaniement, c'est plutôt au ministère des Services aux Autochtones.

En septembre 2017, les libéraux scindaient le ministère des Affaires autochtones en deux : une moitié s'occuperait de la réconciliation (traités, droits ancestraux), l'autre gérerait la prestation de services. C'était une bonne idée, recommandée d'ailleurs en 1996 par la commission Erasmus-Dussault.

Sous Mme Philpott, les choses se sont lentement améliorées. Le nombre d'avis d'ébullition d'eau a baissé de moitié. De nombreux projets d'infrastructure ont aussi été lancés. Et un projet de loi doit bientôt être déposé pour permettre aux Premières Nations de gérer leurs propres services à l'enfance.

La ministre quitte ce dossier, une priorité de M. Trudeau, avant de le mener à terme. Il est vrai que le Trésor est un poste névralgique pour tout gouvernement, et que Mme Philpott était une candidate toute désignée - elle coprésidait le comité du Trésor. Reste que son successeur, Seamus O'Regan, aura peu de temps pour maîtriser le dossier des Services aux Autochtones.

Ce proche de M. Trudeau ne s'est pas démarqué comme ministre des Anciens combattants. Au moins, on ne s'ennuiera pas de lui là-bas. Sa remplaçante, Jody Wilson-Raybould, arrive toutefois avec un enthousiasme mitigé. À en juger par son inhabituelle lettre publiée hier sur sa page web, elle ne se réjouit pas de devoir quitter le prestigieux ministère de la Justice. Mais un peu de sang neuf ne fera pas de tort pour gérer l'épineux dossier des Anciens combattants. Et son départ ne déstabilise rien à la Justice. Les grands dossiers comme le cannabis sont déjà réalisés. Il reste le suicide assisté, dont la trop restrictive loi fédérale est contestée devant les tribunaux. Mais Mme Wilson-Raybould faisait plus partie du problème que de la solution.

Son successeur, David Lametti, ex-professeur de droit à McGill, est un député montréalais (LaSalle-Émard-Verdun). Le Québec gagne un siège. Et c'est un ministre parlant français qui sera l'interlocuteur du gouvernement Legault s'il invoque la clause dérogatoire pour interdire les signes religieux, ou s'il réclame l'aide médicale à mourir pour les personnes qui ne sont pas en fin de vie. Bien sûr, ce petit jeu de chaises musicales ne change rien aux orientations du gouvernement Trudeau. Les décisions à Ottawa se prennent d'abord au bureau du premier ministre.

Et pour l'essentiel, les poids lourds demeurent les mêmes, entre autres aux Finances, aux Ressources naturelles, à l'Environnement et à la Défense. La nouvelle d'hier, c'est aussi que sur le fond, le gouvernement Trudeau n'effectue pas de grand virage à l'approche des prochaines élections.