Le gouvernement Legault est assis sur un baril de poudre. Et le projet de loi sur la laïcité qu'il entend déposer cette semaine est l'équivalent d'une grenade dégoupillée.

On présume que la CAQ n'a pas besoin de se faire rappeler à quel point elle doit manipuler le tout avec une infinie précaution, mais c'est néanmoins ce que viennent de faire une élue d'Anjou et une chroniqueuse de la CBC, bien involontairement.

En tenant des propos injurieux sur l'islam et sur le Québec, Lynne Shand et Robyn Urback ont toutes deux fait preuve de leur grande ignorance ces derniers jours et elles ont rappelé, du coup, le caractère inflammable du débat. Un débat où la moindre niaiserie peut se transformer en étincelle...

La première, la conseillère municipale d'Anjou Lynne Shand, a ainsi pris d'assaut Facebook dimanche pour dénoncer le voile que portait l'ophtalmologue qui l'a soignée, et ce, même si « nous sommes supposés être dans une ville laïque ».

« Grrrrr », a-t-elle écrit. « Je rage, car c'est vraiment de l'islamisation de notre pays. [...] Les musulmans veulent convertir la planète à l'islam par l'immigration massive et par les naissances multiples. »

Soupir...

De son côté, la chroniqueuse Robyn Urback s'est permis une longue diatribe contre le Québec déguisée en analyse politique. Elle a ainsi établi un lien entre le massacre de Christchurch et les intentions de la CAQ sur la laïcité, qui ne serviraient qu'à courtiser les xénophobes de manière cachée et insidieuse (a xenophobic dog whistle).

Elle qualifie ainsi le projet de loi sur la laïcité de raciste, en affirmant qu'il incitera les Québécois « à se faire justice » en faisant eux-mêmes la chasse aux voiles. Ce qui, à ses yeux, n'a rien d'étonnant dans « une province obsédée par la protection de sa langue et de sa culture »...

Par où commencer ?

Par le ridicule du discours conspirationniste d'une élue montréalaise qui pense que la laïcité est une chasse ouverte contre les croyants ? Ou par le « Québec bashing » décomplexé d'une chroniqueuse qui vante une ouverture à l'autre dont elle est elle-même incapable de faire preuve ?

Le pire, c'est que ces deux réactions ont beau être diamétralement opposées, elles sont les deux faces de la même médaille : celle d'un débat qui s'appuie davantage sur les perceptions que sur les faits.

Les propos de Mmes Shand et Urback prennent ainsi leur source au même endroit : dans une inquiétude personnelle qu'elles prennent pour la réalité.

On a ainsi envie de rappeler à Mme Shand que les chartes protègent la liberté de conscience et de religion, et donc, que la laïcité de l'État n'est pas une interdiction totale des signes religieux.

Et on a le goût d'envoyer à Mme Urback une copie d'une récente étude du Canadian Journal of Political Science qui conclut que les débats identitaires du Québec ont tout à voir avec son histoire et sa façon d'aborder les valeurs libérales, non pas avec une soi-disant peur collective des étrangers.

Car si les débats sur un sujet aussi sensible devraient être basés sur des faits, ils s'appuient trop souvent, à l'heure actuelle, sur des perceptions infondées. D'où l'importance pour le gouvernement Legault de ne pas les alimenter, un nécessaire rappel à la veille du dépôt du projet de loi sur la laïcité.

On peut bien sûr s'opposer au projet de loi de la CAQ. On peut trouver déplorable qu'elle ait choisi d'ajouter les enseignants à un compromis qui aurait pu, autrement, susciter un vaste consensus politique.

Mais il n'en reste pas moins que le gouvernement a la légitimité politique pour agir.

Une légitimité qui vient toutefois avec une responsabilité : celle de ne pas renforcer les fausses perceptions, de ne pas creuser la polarisation, de ne pas attiser la méfiance.

Pour éviter d'encourager des propos injurieux comme ceux de Mme Shand, la CAQ doit ainsi se tenir elle-même loin de tout propos déplacé. Elle doit s'abstenir de phrases malheureuses, comme celle formulée récemment par la ministre de la Condition féminine, Isabelle Charest, qui s'est opposée sans nuance au port du hijab chez les musulmanes.

Et pour ne pas prêter le flanc aux critiques sans nuances comme celle de Mme Urback, le gouvernement doit éviter de mener le débat sur la laïcité comme il a mené celui sur l'immigration : dans l'improvisation et l'insensibilité la plus totale. Ce n'est pas le temps, par exemple, d'attaquer la protectrice du citoyen et les intervenants en commission parlementaire, comme l'a récemment fait le ministre Simon Jolin-Barrette.

En optant possiblement pour une clause de droits acquis qui permettrait aux enseignantes voilées de rester en poste, le gouvernement Legault montre qu'il est capable de mettre une goutte d'eau dans son vin. C'est la moindre des choses pour un projet de loi qui va trop loin en incluant les enseignants.

Mais ce que rappellent les sorties de Mmes Shand et Urback, c'est que son projet de loi a un potentiel explosif qui peut sauter à tout moment.