Le niveau d'indignation d'Andrew Scheer est tel depuis un mois qu'on serait porté à croire que Justin Trudeau fait face à un scandale de l'ampleur du Watergate.

À entendre le chef conservateur, qui commence sérieusement à manquer de mots pour qualifier l'affaire SNC-Lavalin, le gouvernement est totalement « corrompu ». Le premier ministre doit partir. Et donc, le budget déposé mardi ne sert qu'à dissimuler l'abjecte immoralité des libéraux qui s'accrochent désespérément au pouvoir.

Le budget ne serait donc en ce sens qu'une vulgaire « opération de camouflage ». Ce serait même, selon le chef de l'opposition officielle, le « camouflage le plus cher de l'histoire des camouflages » !

Rien de moins.

Manifestement, il n'y a aucune exagération à l'épreuve du chef conservateur depuis les premières révélations sur les pressions exercées par le bureau du premier ministre sur l'ancienne procureure générale Jody Wilson-Raybould. Il n'y a aucun mot trop fort. Aucune stratégie trop partisane.

Trudeau est non seulement corrompu, il est aussi coupable d'une « corruption de premier ordre » !

L'affaire SNC Lavalin n'est pas qu'une erreur de son gouvernement, c'est « de la corruption par-dessus de la corruption par-dessus de la corruption » !

Et c'est donc dans un contexte aussi sulfureux que les conservateurs ont cru nécessaire de troubler les travaux habituels en Chambre, mardi, sans offrir la critique du budget à laquelle on se serait attendu.

Les députés ont d'abord tenté de reporter le dépôt du budget. Puis ils ont chahuté afin de museler le ministre des Finances. Pour finalement boycotter sa présentation en quittant l'enceinte, sans réagir au budget. Sans jouer leur rôle d'opposition, donc.

Simple manoeuvre parlementaire ? Peut-être. Mais cette obstruction est plus inquiétante qu'il n'y paraît.

Les conservateurs ont beau être habitués aux excès depuis l'élection d'Andrew Scheer à leur tête, ils ont franchi une ligne dangereuse cette semaine.

C'est une chose de hurler à l'« abus de pouvoir » et à l'« affront à la démocratie » parce qu'ils ne pourront entendre à nouveau Mme Wilson-Raybould, qui a tout de même pu parler publiquement pendant des heures. Mais c'en est une autre d'empêcher la présentation de ce que les conservateurs ont qualifié de « soi-disant budget ». D'affirmer qu'il n'aurait « aucune légitimité ». Et de le réduire à 41 milliards dépensés en pur « gaspillage » pour dissimuler un « scandale de corruption »... où il n'y en a pas.

La fin électorale semble maintenant justifier toutes les tactiques, tous les moyens rhétoriques aux yeux des conservateurs. Même les attaques les plus frontales contre les institutions.

Les troupes d'Andrew Scheer n'hésitent pas en effet à jeter le discrédit sur les éléments forts de notre système démocratique. Ils ont affirmé dans le passé que les prochaines élections seraient « truquées ». Ils ont prétendu que le pacte sur les migrations de l'ONU permettrait aux « bureaucrates étrangers » de gérer les frontières canadiennes. Et aujourd'hui, plutôt que de qualifier le budget d'électoraliste, ils le réduisent à une dispendieuse « opération de camouflage ».

Il y a quelque chose de cynique et même de « trumpien » dans de telles exagérations.

Des exagérations qui ne sont pas sans conséquence, d'ailleurs, quand on voit un chroniqueur du New York Times affirmer, comme l'a fait Bret Stephens, que « Justin Trudeau est peut-être plus corrompu que Donald Trump »...

C'est à se demander si Andrew Scheer a perdu le sens des proportions. Ou s'il est victime de ses propres exagérations. Se sent-il forcé à l'enflure perpétuelle pour prouver qu'il avait eu raison d'exiger la démission du premier ministre dans les minutes suivant le témoignage de Mme Wilson-Raybould ?

Certes, l'affaire SNC-Lavalin est grave en ce qu'elle montre un certain mépris de Justin Trudeau pour les règles qui encadrent ses échanges avec la personne qui occupe le poste de procureur général. Et elle a pris de l'ampleur en raison de la gestion catastrophique de toute cette histoire par le bureau du premier ministre.

Mais à ce jour, jusqu'à preuve du contraire, il n'y a là aucune « corruption ». Il n'y a là aucun geste « illégal », comme l'a reconnu elle-même l'ancienne procureure générale, d'ailleurs.

Oui, il y a eu pressions constantes et répétées, mais Mme Wilson-Raybould n'a pas été forcée à faire quoi que ce soit. Et sa décision de ne pas négocier d'accord de réparation n'a pas été renversée.

En exagérant la portée de cette affaire, les conservateurs se discréditent, mais ils s'exposent aussi à un éventuel ressac. Comme l'a déjà noté un philosophe français, l'exagération, en voulant agrandir les petites choses, les fait paraître plus petites encore...