Avec le convoi de camionneurs furieux qui convergent vers le parlement, Erin O’Toole se fait à nouveau doubler par sa droite.

Publié le 29 janvier

C’est regrettable, car le chef de l’opposition officielle pourrait défendre de nombreux dossiers qui préoccupent vraiment la population s’il n’était pas constamment happé par les querelles intestines de son parti.

Cette semaine, trois ténors conservateurs ont cru bon d’appuyer avec enthousiasme le cortège qui milite contre l’obligation vaccinale pour les camionneurs : Candice Bergen, la cheffe adjointe ; Pierre Poilievre, le principal candidat dans la course larvée au trône fragile d’Erin O’Toole ; finalement Andrew Scheer, l’ancien chef du parti.

« Merci les camionneurs ! Trudeau […] est la plus grande menace à la liberté au Canada », a-t-il écrit sur Twitter.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Andrew Scheer, ancien chef du Parti conservateur

Manifestement, M. Scheer ne semble pas avoir retenu la leçon d’un épisode semblable qui avait terni sa crédibilité. En 2019, il avait chaudement encouragé un autre convoi qui était parti de l’Alberta pour défendre l’industrie pétrolière, mais qui avait pris une tournure xénophobe avant d’arriver à Ottawa.

Le même scénario se répète. Avec le même genre de protestataires qui se greffent sur la route. Des gens de l’extrême droite qui refusent de reconnaître les changements climatiques et militent pour la séparation des provinces de l’Ouest. Des complotistes qui défendent la théorie du « grand remplacement » voulant que les musulmans prennent le contrôle de l’Occident.

Même le fils de Donald Trump est venu mettre son grain de sel. Mais le Canada n’est pas les États-Unis. La colline du Parlement n’est pas le Capitole. Et chez nous, la confiance de la population envers les institutions démocratiques s’est accrue depuis le début de la pandémie, ce qui a de quoi rassurer1.

N’empêche, les dérives doivent être dénoncées. Pas encouragées.

Mais pour les députés conservateurs qui n’ont pas digéré le recentrage de leur parti aux dernières élections, toutes les occasions semblent bonnes pour faire un croc-en-jambe à leur chef.

Ces « paléoconservateurs » provenant surtout de circonscriptions gagnées d’avance dans les Prairies n’ont pas grand-chose à perdre. Mais ils se tirent dans le pied, car leur parti a besoin de gagner du terrain à l’extérieur de ce fief pour reprendre le pouvoir.

Si ce groupe se cantonne dans ses idées, il parviendra seulement à s’isoler davantage. En minant son parti, il contribuera à cette « aliénation de l’Ouest » qu’il dénonce, à ce sentiment que tout se décide à Ottawa, peu importe ce que les Prairies en pensent.

Au lieu de se battre entre eux, les troupes de Erin O’Toole devraient faire leur véritable travail d’opposition et talonner le gouvernement. Il ne manque pas de thèmes porteurs qui tombent exactement dans les cordes des conservateurs.

La santé, d’abord.

Les premiers ministres des provinces réclament une augmentation des transferts fédéraux qui est essentielle pour se relever de la pandémie et faire face au vieillissement de la population.

Mais Justin Trudeau s’entête à ne pas vouloir en parler avant la fin de la pandémie. Et son aide risque d’être assortie de conditions qui piétineront le champ de compétences des provinces.

Voilà un bon clou sur lequel pourraient cogner les conservateurs qui sont moins centralisateurs.

Côté économie, maintenant.

Les libéraux ont le pied pesant sur la dépense. Le directeur parlementaire du budget a sonné l’alarme la semaine dernière. Cet organisme indépendant juge que les coûteuses mesures de relance devraient être réduites2.

Et il a bien raison.

L’économie roule à pleins gaz. Le marché du travail a récupéré ses pertes. Et l’inflation atteint 4,8 %, un sommet en 30 ans, ce qui fait que tout coûte plus cher aux consommateurs : épicerie, logement, essence, alouette.

En fait, les cibles économiques que le gouvernement avait lui-même fixées en 2020 pour justifier son plan de relance de 100 milliards ont toutes été dépassées. Mais au lieu de ralentir les dépenses, le gouvernement a subtilement fait disparaître ces cibles.

Assis dans le siège du passager de ce gouvernement minoritaire, ce n’est pas Jagmeet Singh qui demandera à Justin Trudeau de mettre la pédale douce. Au contraire, le NPD utilisera son poids pour faire adopter des morceaux de sa plateforme électorale qui était encore plus coûteuse que celle des libéraux.

On s’attendrait donc à ce que les conservateurs soient là pour réclamer davantage de discipline. Après tout, ne sont-ils pas les partisans de la loi et l’ordre ? Alors pourquoi encouragent-ils un convoi qui attise la colère et mène dans un cul-de-sac de toute façon ?

En effet, si Justin Trudeau éliminait l’obligation vaccinale pour les camionneurs, les récalcitrants bloqueraient quand même à la frontière, puisque les États-Unis imposent la même règle.

Alors que la cinquième vague a fait grimper la grogne populaire, tous les politiciens devraient éviter de jeter de l’huile sur le feu et appeler les manifestants au calme afin d’éviter des écarts de conduite.

Diviser le pays, par pur calcul politique, n’est pas la bonne voie à prendre.

1. Consultez le rapport Support for Democracy in Canada
2. Consultez la mise à jour économique et budgétaire de 2021
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