La Tunisie est un petit pays de 12 millions de personnes, mais elle a entre les mains un immense trésor qui ne s’achète pas : la seule démocratie de l’Afrique du Nord. Et ce bien public précieux est terriblement en danger.

Le 25 juillet, le président tunisien, Kaïs Saïed, a évoqué un article de la Constitution qui lui permet d’élargir ses pouvoirs si le pays se retrouve dans une situation d’urgence.

Et urgence il y a. Le pays vit une des pires éclosions de COVID-19 de la planète. L’économie est en morceaux et le chômage est endémique. Rien de bien réjouissant pour les Tunisiens qui ont pourtant été les seuls à tirer leur épingle du jeu après les révolutions des Printemps arabes.

Cependant, la réponse du président Saïed est draconienne. En 24 heures, il a mis le premier ministre à la porte, suspendu le Parlement, viré des ministres. Il a aussi enlevé l’immunité aux parlementaires.

En d’autres termes, le président tunisien, qui a habituellement des pouvoirs limités selon la Constitution, se retrouve du jour au lendemain à contrôler l’armée, les pouvoirs exécutifs et législatifs en plus de la diplomatie. Ça ne laisse pas grand-chose aux autres !

Et c’est plutôt difficile de s’y opposer dans la rue. Les rassemblements de plus de trois personnes sont bannis et le couvre-feu pandémique a été prolongé. Ajoutez à cela le fait que la police a fermé les bureaux de la chaîne Al-Jazeera en début de semaine. Ummm, ça commence à ressembler à une chape de plomb. Pas à une démocratie.

PHOTO HEDI AZOUZ, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Kaïs Saïed, président de la Tunisie

Le président Saïed, un ancien professeur de droit constitutionnel, se défend en disant que tout cela est temporaire, qu’il veut sortir son pays de l’impasse, combattre la corruption, nommer un gouvernement compétent et sauver la démocratie tunisienne.

Il demande aux Tunisiens de le croire sur parole. Tout un pari considérant que pour le moment, ses actions sont à l’antipode de son discours plein de promesses.

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En Égypte, des militants du Printemps arabe mettent les Tunisiens en garde. Ils ont eux-mêmes vu leur révolution récupérée par le maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Sous prétexte d’écarter les Frères musulmans du pouvoir, le régime égyptien a mis des milliers d’opposants politiques en prison et saboté les institutions démocratiques nées de la révolution. Tous les Égyptiens en vivent aujourd’hui les conséquences.

En Tunisie, une partie de la population aimerait voir le parti islamiste Ennahdha perdre en influence. Comme les Frères musulmans dans l’Égypte post-révolution, le parti est devenu la principale force politique au Parlement.

Ce qui est à craindre, c’est que les remèdes préconisés pour limiter leur pouvoir ne soient pires que le mal.

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L’excellente nouvelle, c’est que les Tunisiens ont démontré dans le passé qu’ils étaient capables de se mobiliser pour faire face à une crise politique d’envergure. En 2013, quatre leaders issus du patronat, des syndicats, des rangs des avocats et des militants des droits de la personne, ont organisé des négociations qui ont permis de garder la démocratie sur les rails. Ce quartet a reçu le prix Nobel de la paix en 2015. Rien de moins.

Ce serait un excellent moment pour que ces représentants de la société civile reprennent du service. Pour garder un œil sur le président et pour s’assurer que ce drôle d’épisode politique ne tourne pas au désastre.

Le Canada, l’Union européenne et les États-Unis, qui appellent au dialogue, devraient rapidement mettre tout leur poids dans la balance pour soutenir un tel processus.

On n’a pas tous les jours l’occasion de se porter à la défense d’une jeune démocratie. Précieuse, même si imparfaite.