Tout au long de l’été, l’équipe éditoriale de La Presse part à la recherche de façons de réinventer la santé

Pas besoin de se déplacer. De poireauter dans une salle d’attente sous une affiche « veuillez SVP éteindre votre téléphone cellulaire » qui n’est pas respectée de toute façon. De rater une demi-journée de travail pour parler 20 minutes à un médecin.

Depuis la pandémie, de nombreux Québécois ont fait l’expérience d’une consultation médicale dans le confort de leur foyer, au téléphone ou par vidéo.

Soyons clairs : ils ne veulent pas revenir en arrière.

Le gouvernement provincial et la communauté médicale discutent actuellement de la façon d’encadrer la télémédecine. C’est évidemment nécessaire. Les consultations virtuelles ne conviennent ni à tous les cas ni à tous les patients. Ce n’est pas demain la veille que les médecins liquideront leurs stéthoscopes et leurs bâtons de bois pour abaisser la langue sur Kijiji.

Des balises doivent donc être fixées.

Il faudra aussi choisir les bons outils, en privilégiant la vidéo plutôt que le téléphone. Et renégocier certains aspects de la rémunération des médecins sans qu’ils perdent au change ni qu’ils fassent sauter la banque.

Tout le monde semble de bonne foi et avoir la volonté d’améliorer la vie des patients dans ce dossier. Mais permettez-nous quand même de pointer un risque de l’exercice en cours : celui que les avantages de la télémédecine soient minimisés par rapport aux craintes qu’elle suscite. Qu’on pèche par excès de prudence et qu’on aille du côté de la facilité, vers les façons de faire traditionnelles qu’on connaît bien.

Pourquoi ? Parce que ce sont surtout les patients qui bénéficient de cette nouvelle approche. Et que leur voix risque d’être moins entendue lors des discussions.

Louis Godin, directeur général de la Fédération des omnipraticiens du Québec, nous le confirme. Pour un médecin, une consultation téléphonique et une consultation en personne ont environ la même durée.

« Pour le médecin, l’économie de temps est marginale. C’est pour le patient que la télémédecine change grandement la donne », dit-il.

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Le Collège des médecins met beaucoup l’accent actuellement sur les risques de dérives de la télémédecine. C’est évidemment nécessaire.

Pendant la pandémie, son comité de discipline a radié deux de ses membres pour trois mois chacun pour avoir posé des diagnostics intempestifs à distance et, dans l’un de ces cas, pour avoir omis de diriger le patient vers des ressources adéquates.

Ces cas sont aussi troublants qu’injustifiables. Gardons toutefois en tête qu’ils sont survenus alors que les médecins avaient dû se tourner brutalement vers la télémédecine sans période d’adaptation. Surtout, ils se sont produits alors que les cliniques physiques étaient en grande partie fermées à cause de la pandémie. Ce ne sera pas le cas dans le futur.

Outre les mauvais diagnostics et les manques de suivi, il faudra aussi porter attention aux rendez-vous dédoublés. Si chaque consultation téléphonique se termine par un « venez en cabinet pour qu’on regarde ça », personne ne sera plus avancé. La problématique des patients qu’on dirige aux urgences a aussi été soulevée. Nos urgences déjà débordées n’ont évidemment aucun besoin d’une pression supplémentaire.

Mais on peut avoir confiance que cet aspect du chantier consistant à examiner les risques de la télémédecine sera creusé avec sérieux.

L’autre pan de la discussion, lui, est plus difficile à cerner. Il est fait de cette travailleuse qui n’aura pas à demander plusieurs heures de congé à un patron récalcitrant, avec les questions indiscrètes qui s’ensuivent, pour pouvoir se rendre à la clinique.

De ce père de famille surchargé qui, sans la télémédecine, aurait reporté un rendez-vous médical pourtant nécessaire parce qu’il ne parvenait pas à le caser dans son horaire.

De cette personne âgée ou à mobilité réduite pour qui se rendre à la clinique et attendre sur une chaise est un chemin de croix, et qui profitera d’une consultation bien assise dans son sofa, une tasse de thé à la main.

Ces gains sont moins visibles, mais néanmoins réels. Ils doivent aussi faire partie de l’équation.