Quand il était dans l’opposition, François Legault dénonçait fortement les nominations partisanes du gouvernement Couillard.

Le gouvernement caquiste vient pourtant d’effectuer une nomination difficile à justifier en choisissant Marie Grégoire comme PDG de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Députée de l’ADQ de 2002 à 2003 (l’ADQ a fusionné avec la CAQ en 2012), Marie Grégoire s’est fait connaître du grand public comme « ex » de la CAQ au Club des Ex à RDI.

PHOTO FOURNIE PAR BANQ

Marie Grégoire

Mais voilà, aussi brillante a été sa carrière dans les médias (Radio-Canada, Métro, la section Débats de La Presse jusqu’à tout récemment) et les relations publiques (elle a cofondé et dirigé le cabinet TACT), Mme Grégoire n’a pas d’expérience dans le milieu de la bibliothéconomie et des sciences de l’information, n’a pas d’expertise pointue dans le numérique et n’a jamais dirigé d’organisme à vocation culturelle.

Au terme du processus de sélection, le C.A. de Bibliothèque et Archives nationales du Québec aurait proposé deux candidatures on ne peut plus différentes au gouvernement Legault : Marie Grégoire et Guylaine Beaudry, vice-rectrice, stratégie numérique, et bibliothécaire en chef de l’Université Concordia. Mme Beaudry, qui a une longue feuille de route en bibliothéconomie, a notamment développé la plateforme numérique Érudit, spécialisée dans la recherche en sciences humaines.

En nommant Mme Grégoire, Québec va à l’encontre de la tendance dans le milieu des grandes bibliothèques, qui sont généralement dirigées par des bibliothécaires ou des historiens.

À titre d’exemple, la Bibliothèque du Congrès aux États-Unis et Bibliothèque et Archives Canada sont dirigées par deux bibliothécaires, Carla Hayden à Washington et Leslie Weir à Ottawa. Voilà sans doute pourquoi la nomination de Mme Grégoire a été aussi mal accueillie dans le milieu des bibliothécaires et des archivistes…

Ce choix de confier la tête de BAnQ à une experte en communications est d’autant plus étonnant que le plus important défi de BAnQ est justement d’accélérer son virage numérique. On ne parle pas ici de simplement louer plus de livres numériques aux quatre coins du Québec (un service de la Grande Bibliothèque par ailleurs fort apprécié à l’extérieur de Montréal). On parle de numériser les archives nationales du Québec.

C’est un secret de Polichinelle dans le milieu : BAnQ, qui gère à la fois la Grande Bibliothèque à Montréal et les archives numériques du Québec, est en retard en matière de numérisation des archives. Il faudra se doter des bons outils technologiques. Faire les bons choix en matière d’archivage numérique. Établir des standards d’archivage pour les documents publiés aujourd’hui, qui seront les archives de demain.

Mais surtout, il faudra investir plusieurs millions supplémentaires par an pour accélérer ce virage numérique.

Des millions que BAnQ n’a pas.

Les finances fragiles de BAnQ deviendront vite le principal défi de Marie Grégoire.

L’organisme, qui doit normalement équilibrer son budget chaque année, se dirigerait vers un déficit cumulé de 34 millions entre 2020 et 2025, selon un rapport de RCGT commandé par BAnQ et Québec (et dévoilé par Le Devoir). BAnQ aurait besoin d’investir 50 millions supplémentaires en six ans dans ses infrastructures. C’est beaucoup d’argent pour un organisme avec un budget annuel total de 91 millions, dont 52,8 millions pour son budget de fonctionnement financé à 100 % par Québec.

Autre dossier important : le rayonnement de la Grande Bibliothèque. Seize ans après son inauguration dans le Quartier des spectacles, joue-t-elle encore pleinement son rôle de diffuseur de la culture littéraire ? Avec un budget de fonctionnement réduit de 3 % depuis neuf ans (54,5 millions en 2011-2012 ; 52,8 millions 2020-2021), elle n’a eu d’autre choix que de couper dans ses activités et renoncer à tout virage numérique ambitieux. L’inflation n’est quand même pas un phénomène économique qui s’arrête aux portes de la bibliothèque…

Sans financement additionnel de Québec, les prochaines années pourraient s’annoncer difficiles chez BAnQ. Peu importe qui est à la tête de cette institution culturelle québécoise.

Mais si Marie Grégoire, qui a manifestement l’oreille des ténors de la CAQ, réussit à obtenir le budget nécessaire pour redonner à BAnQ les moyens de ses ambitions, sa nomination partisane aura tout de même été utile.