Avant de prescrire au malade un remède, il est d’abord essentiel de faire le bon diagnostic. Surtout si le médicament coûte de 6 à 10 milliards. Or, en regardant le projet de tunnel reliant Québec à Lévis, on se demande où le médecin a étudié son art.

Publié le 20 mai 2021
Laura-Julie Perreault
Laura-Julie Perreault La Presse

Depuis plusieurs années, la région de Québec réclame un troisième lien, estimant que les deux rives sont mal connectées et que la congestion à l’heure de pointe sur les ponts existants est intenable.

C’est vrai qu’il est assez étrange que Lévis et Québec ne soient pas mieux reliés alors qu’ils sont face à face. Les deux ponts se trouvent à plus de 15 kilomètres du centre-ville de Lévis. Le traversier, robuste et fiable, offre une fréquence de service limitée. Conséquemment, la barrière psychologique entre les deux villes est très haute. Et c’est surtout Lévis qui en souffre.

Un troisième poumon

Le gouvernement Legault préconise comme remède la construction d’un tunnel de 8,8 km par lequel transiteraient à terme quelque 50 000 véhicules par jour. C’est comme si un pneumologue offrait à son patient fumeur de lui poser un troisième poumon pour qu’il fume davantage au lieu de l’aider à trouver des moyens pour réduire sa consommation de cigarettes.

Dans le cas de la grande région de Québec, la dépendance est à l’automobile.

L’étude la plus récente de Statistique Canada sur l’utilisation des transports en commun pour se rendre au travail démontre que parmi les grandes régions métropolitaines du Canada, c’est dans la région de Québec que les travailleurs utilisent le moins les transports collectifs, notamment parce que l’offre y est limitée. C’est moins qu’à Edmonton et à Calgary, en Alberta, pays du pétrole. Deux fois moins qu’à Montréal.

On voit difficilement comment le nouveau projet de troisième lien changerait cette donne. Oui, il y aurait dans le tunnel proposé des voies réservées pour des autobus électriques qui se connecteront au reste du réseau de tramway et d’autobus, mais on s’explique mal pourquoi un navetteur abandonnerait sa voiture à la maison s’il est plus facile que jamais de l’utiliser. Et que ce n’est pas lui qui paye pour, mais la société en entier.

D’autant plus que les accès au tunnel, près des autoroutes et de certains lieux de travail, semblent avoir été pensés beaucoup plus pour les automobilistes que pour les piétons et les adeptes de transport actif. Il est d’ailleurs révélateur de constater qu’on ne dispose pas à ce jour d’estimation de l’achalandage des autobus qui emprunteront le tunnel.

Pensons téléphérique !

Il y a d’autres solutions possibles. Et beaucoup moins coûteuses pour relier le cœur des deux villes, permettre aux travailleurs de se déplacer rapidement et atténuer la fameuse barrière aquatique qui scinde la région en deux.

La solution la plus intrigante, mise de l’avant par des urbanistes et des experts du transport durable, est le téléphérique. Oui, oui, vous avez bien lu : le téléphérique.

De plus en plus de villes dans le monde intègrent ce moyen de transport aérien dans leur offre de transport collectif. Dans tous les cas, il permet d’enjamber un obstacle géographique comme un fleuve ou une montagne avant de se rattacher au reste du réseau de transport.

On peut penser à Portland et New York aux États-Unis, à Coblence en Allemagne, à Brest en France, à Medellín en Colombie. Et les projets se multiplient. Edmonton est en train d’étudier le design d’une ligne de téléphérique de 2,5 km qui volera au-dessus de la rivière Saskatchewan Nord.

La technologie actuelle permet de couvrir de grandes distances et d’affronter les intempéries. Le téléphérique Peak 2 Peak de Whistler, en Colombie-Britannique, qui a coûté moins de 50 millions de dollars, est en vol libre sur plus de 3 kilomètres.

En 2009, cette option a été présentée aux divers ordres de gouvernement par un promoteur, Skylink, qui exploite le même genre d’installations et qui estimait à 100 millions de dollars la construction d’un téléphérique entre le cœur de Lévis et celui de Québec. Le projet a été mis de côté. Le ministère des Transports estime notamment qu’il ne permettrait pas d’« optimiser le transport des marchandises ».

Un téléphérique ne réglerait peut-être pas tous les problèmes d’un coup de baguette magique, mais l’idée mérite d’être étudiée en gardant en tête le développement durable de la région de Québec. La technologie actuelle permet de déplacer grâce à de grandes cabines de 5000 à 6000 personnes à l’heure ou potentiellement jusqu’à 100 000 personnes par jour. Et vous vous imaginez la vue au-dessus du fleuve !

Il faudrait bien sûr concevoir un projet qui ne détruirait pas le paysage patrimonial, mais il existe déjà des exemples de design harmonieux dans des villes protégées par l’UNESCO.

Alors au lieu de l’enterrer, pourquoi n’élèverait-on pas la solution ? Surtout qu’un téléphérique, qui bénéficierait autant aux citoyens de la région qu’aux visiteurs, coûterait moins de 3 % du prix du tunnel proposé, offrirait une signature unique à la capitale et l’occasion d’aller un peu plus haut.

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