Un train, comme un procès, peut en cacher un autre. Et c’est souvent le deuxième, dans l’angle mort, qui fait le plus mal.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Les Noirs américains et des millions de personnes – toutes couleurs de peau confondues – ont poussé un grand soupir de soulagement mardi quand le policier Derek Chauvin a été reconnu coupable du meurtre au deuxième degré de George Floyd, mais l’histoire est loin, loin d’être terminée.

En fait, même si on parle de « verdict historique » dans un système où les policiers sont trop souvent exonérés, il reste que le procès du policier de Minneapolis n’était pas particulièrement compliqué. Comme l’écrivait mon collègue Yves Boisvert, la preuve était parfaite.

PHOTO KEREM YUCEL, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le neveu de George Floyd assiste à une conférence de presse avec la famille de Daunte Wright, mort également aux mains de la police.

Dans une vidéo, toute la planète a pu voir M. Chauvin, blanc, maintenir son genou sur la gorge de M. Floyd, un homme noir, alors que ce dernier utilisait ce qui lui restait d’énergie vitale pour dire qu’il ne pouvait pas respirer, appelant sa mère à l’aide devant l’indifférence de l’agent.

C’était plus qu’un crime, c’était une image brutale de l’état des relations raciales américaines.

Mais dans l’angle mort de la caméra comme dans l’angle mort du procès, il y avait aussi trois autres policiers. Trois policiers qui n’ont pas asphyxié George Floyd. Trois policiers qui ont soit tenu les pieds de la victime, gardé une main sur son dos ou ordonné aux témoins de la scène de se tenir à distance. Ils ont perdu leur travail en même temps que Derek Chauvin. Aujourd’hui, ils sont accusés d’avoir « aidé et encouragé un crime », une accusation qui les rend passibles de 40 ans d’emprisonnement. Comme Derek Chauvin.

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Ce procès, qui doit débuter en août, va faire beaucoup de vagues parce que les enjeux sont beaucoup plus complexes.

D’abord, les accusés ne sont pas trois officiers blancs qui ont fait l’objet de nombreuses plaintes au cours de leur carrière comme Derek Chauvin. Un des trois, J. Alexander Kueng, est lui-même afro-américain, de père originaire du Nigeria et de mère blanche. Dans un long profil du New York Times, on apprend qu’il a rejoint les rangs de la police de Minneapolis pour changer le système de l’intérieur. Pour le réparer. Il n’en était qu’à son troisième quart de travail en carrière lorsqu’il a appréhendé George Floyd. Il était accompagné par son ami, Thomas Lane, lui aussi une fraîche recrue. Son ancien formateur, Derek Chauvin, est venu en renfort lors de l’arrestation. On connaît la triste fin de l’histoire.

PHOTO HCSO/REUTERS

Les quatre policiers impliqués dans l’arrestation mortelle de George Floyd : (dans le sens des aiguilles d’une montre à partir de la gauche) Derek Chauvin, Tou Thao, Thomas Lane et J. Alexander Kueng.

Le troisième policier, Tou Thao, n’est pas un homme blanc, mais a fait l’objet de six plaintes d’inconduite en neuf ans de carrière et d’une entente à l’amiable en lien avec l’arrestation violente d’un homme noir. Des trois accusés, deux incarnent la diversité qu’on réclame dans l’espoir de changer les pratiques policières. Ouch.

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Par ailleurs, dans ce procès, ce n’est pas la violence à l’égard d’un homme noir qui est au banc des accusés, mais bien le silence et l’inaction. La complicité de la non-intervention. Et c’est là aussi une image forte de l’état des relations raciales aux États-Unis, mais aussi ailleurs.

Il y a bien sûr ceux qui sont directement responsables de violence et de discrimination à l’égard des groupes minoritaires, mais il y a aussi ceux qui se taisent et qui ne font rien ou pas assez malgré les chiffres accablants, malgré les rapports qui font état de profilage racial et d’injustice.

Ce procès-là sera confrontant pour beaucoup de monde. Des policiers, certes, mais aussi des législateurs, des maires et des citoyens ordinaires.

Qui mérite de payer pour la mort d’un homme sous le genou d’un policier ? Pour la mort de centaines d’hommes et de femmes noirs aux mains de la police ? Ceux qui ont tenu l’arme fatale ou tous les rouages du système qui ont permis que cette violence se perpétue pendant des décennies, dans l’indifférence ? Ces questions dépassent de loin la mort de George Floyd.

Pendant ce procès, les mots pleins de colère de Martin Luther King Jr. alors qu’il était au fond d’une cellule à Birmingham, en Alabama, remonteront à la surface. Arrêté pour avoir pris part à une manifestation jugée « illégale » par la police, le révérend baptiste et champion des droits civiques avait envoyé une lettre à d’autres prêtres qui le critiquaient pour ses actions. « J’en suis venu à la conclusion que le principal obstacle dans la marche des Noirs vers la liberté des Noirs n’est pas […] les membres du Ku Klux Klan, mais bien les modérés qui préfèrent l’ordre à la justice. » Le silence des hommes de bien.

Oui, les questions soulevées par ce deuxième procès à l’horizon seront complexes, souvent déroutantes, mais elles sont cruciales. Pour les Américains. Pour nous tous.

> Lisez la lettre originale de Martin Luther King Jr. sur le site de The Atlantic (en anglais)