On est donc rendu là…

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Au point où l’intolérance et la haine font de tels dégâts sur les réseaux sociaux que le premier ministre du Québec est forcé de faire une sortie publique pour sonner l’alarme.

Pour expliquer que les « pissous virtuels » multiplient les insultes et les menaces sur sa page Facebook. Et qu’ils intimident ceux qui laissent des commentaires positifs.

On parle de celui qui est probablement le premier ministre le plus populaire au Canada à l’heure actuelle.

Le problème n’est donc pas François Legault.

Le problème, c’est Mark Zuckerberg. Le grand patron de Facebook.

Le problème, c’est que ce trentenaire milliardaire préfère depuis toujours fermer les yeux sur cette situation intenable.

Oh, il réagit parfois. Mais chaque fois, c’est parce qu’il sait qu’il n’a pas le choix. Généralement parce qu’un scandale a ému l’opinion publique.

Il serre alors la vis un peu. Mais pas assez pour faire une véritable différence.

C’est ce que vient de faire le géant du numérique au Canada, d’ailleurs.

Son émissaire canadien, Kevin Chan, s’est retrouvé le 29 mars devant un comité parlementaire à Ottawa. Le matin même, Le Devoir publiait une entrevue dans laquelle il évoquait un récent changement dans l’algorithme du réseau. L’objectif serait de restreindre « la portée des groupes controversés et de vos amis mal informés qui en sont membres ».

Permettez-nous de résumer cette sortie publique en trois mots : poudre aux yeux.

PHOTO GETTY IMAGES

« On met l’accent sur Facebook, parce qu’avec 24 millions d’usagers au Canada, c’est un mastodonte dont l’influence est disproportionnée. Mais il n’est pas le seul à nourrir la bête », nuance Alexandre Sirois.

* * *

C’est que le modèle économique de Facebook repose sur l’extraction des données de ses utilisateurs, qui génère des revenus colossaux. Plus le réseau siphonne de données, plus ça rapporte.

L’engagement des utilisateurs doit donc être poussé à son maximum. Et quoi de mieux, pour y parvenir, que l’indignation. La colère. La peur. La haine. Le tout saupoudré de désinformation.

Nous sommes entrés dans « l’âge du capitalisme de surveillance », explique Shoshana Zuboff dans un livre du même nom, récemment traduit en français (et qui devrait de toute urgence se retrouver sur la célèbre liste de lecture de François Legault).

C’est probablement l’experte qui a jusqu’ici le mieux décrit cette mécanique perverse.

Elle enseigne à la Harvard Business School et voit clair depuis plusieurs années dans le jeu des géants du numérique.

Demander à l’un d’eux « de rejeter du contenu c’est comme demander aux exploitants d’une mine de charbon de se débarrasser de conteneurs de charbon parce que c’est trop sale », a-t-elle écrit récemment dans le New York Times.

Pour Facebook, la modération n’a pas meilleur goût.

L’automne dernier, le New Yorker l’a illustré de façon saisissante dans un reportage intitulé Pourquoi Facebook est incapable de se réparer lui-même ?. Le journaliste a interviewé plusieurs anciens employés, incluant des spécialistes de la modération du contenu, qui racontent qu’on leur demande de faire le ménage… à moitié !

Ainsi, les utilisateurs qui génèrent beaucoup d’engagement ont pratiquement carte blanche… jusqu’à ce qu’une controverse médiatique d’envergure force l’entreprise à sévir.

Chez Facebook, « personne ne veut se regarder dans le miroir et se dire : je fais beaucoup d’argent en donnant à des gens objectivement dangereux un énorme mégaphone », a dit l’un d’eux.

Et de façon plus générale, on trouve souvent des moyens de se convaincre, chez Facebook, que des commentaires haineux ne le sont pas tant que ça, à bien y penser.

Si, par exemple, quelqu’un écrit « Tuez LGBT » (le sigle utilisé pour qualifier les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et trans) sans faire référence à une personne en particulier, on n’y touchera pas. C’est que les responsables du réseau estiment que « LGBT est un concept », révèle le reportage.

> Découvrez le reportage du New Yorker (en anglais)

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On est donc rendu là.

Au point où, comme le déplorait François Legault, des élus abandonnent le service public, jugeant la situation intenable.

Au point où, à Ottawa, les incidents menaçants ciblant Justin Trudeau et ses ministres se multiplient. Il y en a eu 276 entre janvier et octobre 2020, ont révélé récemment nos journalistes Joël-Denis Bellavance et Mélanie Marquis. C’est terriblement troublant.

> (Re)lisez le texte « Des menaces en série »

Et ce n’est, visiblement, qu’un début. La radicalisation, sur le web, se poursuit au quotidien.

On met l’accent sur Facebook, parce qu’avec 24 millions d’usagers au Canada, c’est un mastodonte dont l’influence est disproportionnée. Mais il n’est pas le seul à nourrir la bête.

Dire qu’on pensait naïvement, il y a une dizaine d’années, que les réseaux sociaux allaient contribuer à la propagation de la démocratie dans le monde.

C’est l’inverse qui est en train de se produire.

Mark Zuckerberg n’en a rien à cirer du premier ministre du Québec. Par contre, il s’est beaucoup préoccupé ces dernières années du sort de politiciens démagogues comme Donald Trump (jusqu’à ce qu’il dépasse les bornes et se fasse fermer le clapet) et Jair Bolsonaro. Ou même de partis politiques d’extrême droite comme Britain First, qui a pu répandre sa haine impunément au Royaume-Uni pendant trop longtemps.

Leurs délires, pour les réseaux sociaux, se transforment littéralement en or.

Nos gouvernements semblent toutefois en avoir assez.

Ils promettent qu’ils oseront bientôt se frotter aux géants du numérique, dans l’espoir de les détoxifier.

Ça ne va pas être facile.

C’est David contre Goliath.

Mais ce combat est crucial et on aura tout avantage à soutenir nos élus avec aplomb. Dans l’espoir qu’en fin de compte, comme dans la Bible, l’arrogant Goliath va se faire remettre à sa place.