Si certains doutaient encore que l’immobilier commercial est un Far West à Montréal, la fermeture évitée de justesse de la librairie S.W. Welch, dans le Mile End, règle la question.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Ce cas pourrait être enseigné dans les classes d’urbanisme tellement il illustre tout ce qui va de travers.

En pleine pandémie, alors que les commerçants en arrachent, le propriétaire de l’immeuble a servi une joyeuse hausse de loyer de 50 % à son locataire.

Le proprio savait sans doute pertinemment qu’il risquait ainsi de pousser le libraire indépendant à la rue. Tout comme il savait qu’il ne serait pas simple de dénicher un nouveau locataire. Les locaux vacants étaient déjà légion dans le secteur avant la pandémie, et celle-ci a évidemment aggravé la situation.

Mais dans le merveilleux monde de l’immobilier commercial montréalais, tout cela est secondaire. Avec la flambée des prix de l’immobilier, un propriétaire voit son actif prendre de la valeur, qu’il soit loué ou non. Les locaux vides lui permettent même de déclarer des pertes fiscales !

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La librairie S.W. Welch, dans le Mile End, à Montréal

C’est évidemment une minorité de propriétaires qui en profitent pour évincer leurs locataires et garder délibérément leurs locaux vides. Mais les plus délinquants vont jusqu’à laisser ces derniers pourrir – littéralement – sans les entretenir. Ces gens empoisonnent le tissu commercial de la ville.

Ce n’est pas normal.

Ce n’est pas normal, non plus, que ce soient les résidants qui doivent monter au front pour sauver leurs commerces. Ils ont réussi avec la libraire S.W. Welch. Mais on ne peut faire reposer le sort de notre offre commerciale sur leurs épaules.

Dans le Far West, c’est connu, les plus gros et les plus forts gagnent. C’est encore plus vrai en temps de crise comme maintenant.

Quand tous les cafés Myriade et Bloom seront des Starbucks, que le Dépanneur Le Pick-Up et la Sandwicherie Sue deviendront des Subway et que les Couche-Tard délogeront Le Frigo de Bacchus et Le Bièrologue, on confondra Ontario et Masson avec Wellington et Saint-Viateur. Et on trouvera que Montréal ressemble drôlement à Buffalo et à Cleveland.

On ne veut pas en arriver là. La bonne nouvelle, c’est que la Ville de Montréal l’a compris. Et qu’elle a des solutions à offrir.

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Tenir (enfin !) un registre des locaux vacants et le rendre public. Mettre à la disposition des locataires un modèle de bail type afin qu’ils ne se fassent pas avoir quand ils négocient. Aider les commerçants à devenir propriétaires de leur commerce en offrant des prêts. Serrer la vis aux propriétaires qui négligent leurs locaux.

Guidé par une commission qui a fait le tour de la question, le comité exécutif de la Ville vise les bonnes cibles. À long terme, on veut aussi s’attaquer à l’« étalement commercial ». La superficie commerciale est tout simplement trop grande dans la ville ; pas étonnant qu’il y ait des trous. On compte sur la prochaine révision du Plan d’urbanisme pour au moins endiguer le phénomène.

Montréal renonce pour l’instant à imposer une taxe aux propriétaires de locaux vacants. C’est normal : avec la pandémie, des commerces sont actuellement inoccupés malgré la bonne foi des propriétaires. On promet que ce n’est que partie remise.

Maintenant que les intentions sont couchées sur papier, le plus difficile sera de les réaliser. Montréal a souvent besoin de Québec pour agir, même pour une mesure aussi simple que de pondre un bail type. La Ville devra être insistante pour que ça bouge.

On note aussi que Montréal a débloqué à peine 5 millions pour aider les commerçants à acheter des locaux. Au prix de l’immobilier actuel, disons qu’on n’aidera pas grand monde avec ça.

Il reste que les citoyens qui défendent leurs commerces à coups de pancartes et de pétitions peuvent espérer souffler. La cavalerie arrive avec de meilleures armes. Il restera à surveiller la rapidité et l’ardeur avec lesquelles elle rétablira l’ordre.