Le moins qu’on puisse dire, c’est que les briques qui pleuvent sur les Forces armées canadiennes ces jours-ci se ressemblent. Les têtes sur lesquelles elles atterrissent sont elles aussi étrangement semblables.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

L’ancien chef d’état-major de la Défense, Jonathan Vance, qui a pris sa retraite en janvier, fait l’objet d’une enquête de la police militaire. Il est allégué qu’il a eu une relation avec une officière d’un rang inférieur et envoyé des messages déplacés à une autre.

Celui qui l’a remplacé, Art McDonald, fait lui aussi l’objet d’une enquête pour inconduite sexuelle et s’est retiré de son poste la semaine dernière, à peine un mois après s’être assis dans le siège.

PHOTO LARS HAGBERG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Il serait impératif pour Justin Trudeau et le ministre Sajjan de nommer un nouveau leader à la tête des Forces armées qui sera capable de donner un vrai coup de barre dans l’organisation pour sortir de cette crise. Pour y imposer des changements radicaux », écrit notre éditorialiste.

Il y a quelques jours, le Ottawa Citizen dévoilait qu’un autre lieutenant-général, qui tenait de hautes fonctions au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), s’est mis dans l’embarras en ayant une relation extraconjugale avec une employée civile américaine. Ce genre de relation n’est pas proscrite par le Canada, mais l’est par les forces américaines avec lesquelles le Canada travaille au sein de NORAD.

Réputation ternie

Ces trois pavés tombent au moment même où les Forces armées canadiennes tentaient de redorer leur blason après une série de scandales, tantôt liés à des inconduites et des agressions sexuelles, tantôt liés aux relations de certains de leurs membres avec l’extrême-droite.

Pour marquer le coup, lors de la cérémonie de la passation du commandement le 14 janvier, l’amiral Art McDonald a présenté les excuses des forces armées aux victimes, dans ses propres rangs, de harcèlement, d’inconduite sexuelle, de racisme, de comportements discriminatoires ou haineux. Il a ensuite promis de faire « tout en [son] pouvoir pour les soutenir, pour freiner ces actes inacceptables ». Le tout sonne un peu creux aujourd’hui.

Bien qu’on ne puisse présumer de l’issue des enquêtes en cours, on peut difficilement nier que la réputation des Forces armées canadiennes est sérieusement entachée. Et la crédibilité du haut commandement est lourdement affaiblie.

Pour rajouter une touche comique, Art McDonald s’est attiré les railleries en publiant le mois dernier un message sur l’ouverture à la diversité au sein des forces armées… en l’accompagnant d’une photo de huit hommes militaires, tous blancs, dans une salle de réunion. Ça ne s’invente pas !

PHOTO LA PRESSE CANADIENNE

Photo accompagnant le message d’ouverture à la diversité au sein des forces armées, publié sur le compte Twitter du chef d’état-major de la Défense

Non, il n’y a pas à dire. Il est temps que les Forces armées canadiennes, une immense institution qui rythme la vie de 70 000 hommes et femmes en uniforme, se mettent au diapason de l’époque dans laquelle nous vivons. Et pas juste en belles paroles et en beaux discours.

Des solutions à portée de main

Plusieurs solutions sont déjà sur la table. En 2015, l’ancienne juge de la Cour suprême Marie Deschamps a fait 10 recommandations pour enrayer la vague d’inconduite sexuelle au sein des forces. Une bonne partie d’entre elles sont restées lettre morte, notamment celle qui suggérait de confier la réception des plaintes à un centre indépendant de la chaîne de commandement. Il serait temps pour le gouvernement Trudeau de ramener le tout au premier plan rapidement.

Relisez le rapport et les recommandations de l’ancienne juge Marie Deschamps

Au cours des derniers jours, le ministre de la Défense Harjit S. Sajjan a promis d’aller encore plus loin et de s’en prendre à la « masculinité toxique » dans les rangs de l’organisation militaire au sein de laquelle il a évolué. Il compte avoir recours à un organisme externe aux forces armées pour l’aiguiller. Son cabinet affirme que le mandat d’une révision indépendante sera connu bientôt. Espérons que ce mandat aura la force voulue.

Revoir le leadership

Entre-temps, il serait impératif pour Justin Trudeau et le ministre Sajjan de nommer un nouveau leader à la tête des Forces armées qui sera capable de donner un vrai coup de barre dans l’organisation pour sortir de cette crise. Pour y imposer des changements radicaux.

Et pour la première fois, ce pourrait être une commandante. Une première cheffe d’état-major. Surtout qu’il y a parmi les officiers de haut rang quelques femmes exceptionnelles.

Pensons notamment à la lieutenante-générale Christine Whitecross, qui s’est beaucoup impliquée dans le dossier des inconduites sexuelles et qui vient tout juste de prendre sa retraite à l’âge de 57 ans. Ou encore à la vedette montante Jennie Carignan, majore-générale, qui vient de finir une année à la tête de la mission de l’OTAN en Irak. Ou encore à Frances J. Allen, lieutenante-générale et représentante militaire du Canada à l’OTAN.

Une nomination de la sorte enverrait un message très clair dans l’ensemble du dispositif militaire, mais aussi au reste de la société canadienne. Il est temps.

NDLR : Une version précédente de l’éditorial attribuait à Wayne Eyre, celui qui a succédé à Art McDonald, le gazouillis contesté sur la diversité. C’est bien Art McDonald qui l’a mis en ligne, mais depuis son départ le 24 février, le compte Twitter porte le nom de M. Eyre.