(Montréal) « Contribuer au développement et à l’égalité de chances de tous les enfants, notamment ceux subissant les effets néfastes de la pauvreté. » C’est sur ce principe qu’il y a 25 ans, les centres de la petite enfance (CPE) ont été créés.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Un quart de siècle plus tard, il est donc assez décourageant de constater que ce ne sont pas les enfants issus des familles à faible revenu qui dégotent leur juste part des places fort convoitées en CPE (il y a 50 000 enfants sur la liste d’attente). Bien au contraire, ce sont plutôt les enfants des familles les plus riches de la province qui y ont le plus grand accès. Et c’est particulièrement vrai à Montréal.

Dans la métropole, un enfant sur deux d’une famille qui gagne plus de 200 000 $ par année a accès à un CPE. Pour les familles dont le revenu est de moins de 25 000 $, ce ratio tombe à un enfant sur quatre ! Ouch !

La situation, relevée par la vérificatrice générale l’automne dernier, inquiète le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe. « C’est clair qu’on doit faire des efforts supplémentaires pour aller rejoindre plus efficacement ces enfants-là qui sont dans des milieux vulnérables et qui bénéficieraient grandement d’avoir des services dans des centres de la petite enfance », a-t-il dit en entrevue éditoriale avec La Presse.

On espère que le projet de loi qu’il compte présenter à l’automne et qu’il qualifie de « remède de cheval » fera une place importante à cette question.

Le facteur géographique

On a déjà une bonne idée des facteurs qui contribuent à cette iniquité. Premièrement, on retrouve moins de CPE dans les communautés qui devraient le plus bénéficier de ces services de garde hautement subventionnés et offrant un programme éducatif soutenu. Petit exemple : dans les quartiers Parc-Extension, Saint-Michel et Montréal-Nord – trois quartiers parmi les plus défavorisés au Canada –, on trouve une place en CPE pour sept enfants. À Westmount, quartier d’aisance par excellence ? Une place pour trois enfants. Ça dit tout.

Actuellement, selon la loi en place, les projets de CPE doivent être initiés par la communauté, que ce soit un groupe de parents, une entreprise ou un CPE déjà en fonction et qui veut ouvrir une nouvelle installation.

C’est une belle idée fort imparfaite. Qu’arrive-t-il dans les communautés les plus vulnérables où les parents sont débordés, plus isolés ou moins au courant des ressources disponibles ? On le sait maintenant : il y a peu ou pas de CPE et moins de garderies subventionnées.

Le ministère de la Famille, qui connaît très bien l’état de la situation et qui subventionne presque entièrement la construction, l’aménagement et l’exploitation des CPE, devra élargir les règles afin de pouvoir lui-même jouer un rôle proactif dans ces quartiers laissés-pour-compte. L’idée, cependant, n’est pas de couper les ailes aux groupes motivés émanant des communautés, mais d’agir aussi là où ils manquent à l’appel.

Fini les chasses gardées

Un autre angle d’attaque concerne l’admission aux CPE. À ce jour, les conseils d’administration de chaque établissement peuvent établir leurs propres critères et prioriser ceux qu’ils désirent sur leur liste d’attente, qui dépasse souvent 300 noms. Et ça donne souvent de bien drôles de situations, elles aussi relevées par la vérificatrice générale et le ministre de la Famille. « Il y a des CPE dont le premier critère est d’être référé par un membre du conseil d’administration, imaginez, ça n’a aucun bon sens ! », s’indigne le ministre Lacombe.

La vérificatrice générale a estimé en octobre que plus de la moitié des CPE n’avaient aucun critère privilégiant les enfants venant de milieux défavorisés.

Le ministre Lacombe pense qu’il est temps de faire le ménage là-dedans, et il a bien raison. Les CPE, financés par tous les contribuables au coût de 15 000 $ par enfant par année, ne peuvent être la chasse gardée d’une entreprise, d’un groupe d’amis ou d’une famille qui contrôle le conseil d’administration et s’attribue des places !

On sait exactement qui est perdant dans ce genre de scénario : les enfants les plus vulnérables.

Ce sera donc au gouvernement de mettre ses culottes pour imposer des garde-fous aux conseils d’administration pour empêcher le favoritisme indu. Il n’est pas question de mettre à la porte les enfants provenant de milieux aisés, mais plutôt de mettre en place des mécanismes pour assurer une véritable mixité. Et alors que le gouvernement planifie l’ajout de 13 000 places en CPE au cours des prochaines années, ce rééquilibrage peut se faire assez rapidement.

Nous aurions alors une raison supplémentaire d’être collectivement fiers de ce beau réseau éducatif que le reste du Canada veut copier.