Six cents le kilowattheure. C’est ce que paiera Hydro-Québec pour l’électricité que produiront bientôt les éoliennes d’Apuiat, sur la Côte-Nord.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

« Six cents, ce n’est pas cher ! », s’est-on exclamé partout. C’est vrai. Le coût de l’éolien devient redoutablement compétitif. C’est une excellente nouvelle, et il y a plein de bonnes raisons pour relancer ce projet que la CAQ avait elle-même débranché – ne serait-ce que parce que le gouvernement avait un engagement envers les Innus et l’entreprise Boralex.

Mais 6 cents le kilowattheure (kWh), c’est tout de même trois fois plus que l’électricité fournie par nos bons vieux barrages comme Manic-5 et le complexe La Grande. Le véritable joyau du Québec, c’est encore et toujours cette énergie renouvelable à très faible coût. Aucun projet moderne, qu’il soit éolien, hydroélectrique ou autre, n’arrive même pas proche d’une production d’électricité aussi bon marché.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

« Plus du cinquième de l’électricité que nous produisons est perdue parce que nos maisons sont mal isolées, que nos commerces chauffent dehors et que nos industries utilisent des procédés inefficaces », écrit notre éditorialiste.

Or, que fait-on de ce trésor national ? On le dilapide. Plus du cinquième de l’électricité que nous produisons est perdue parce que nos maisons sont mal isolées, que nos commerces chauffent dehors et que nos industries utilisent des procédés inefficaces.

Cette réalité, bien des Québécois en ont pris conscience grâce à la pièce J’aime Hydro, de Christine Beaulieu.

Du théâtre confirmé par les analyses.

Une étude réalisée par HEC Montréal a déjà montré qu’il serait possible d’économiser 30 térawattheures (TWh) au Québec. On ne parle pas d’utopie, mais d’énergie possible à récupérer tant du point de vue technique que du point de vue économique (les chercheurs parlent de « potentiel technico-économique »).

Or, 30 TWh, c’est… beaucoup d’énergie. C’est plus que ce que produit la centrale Robert-Bourassa, notre plus importante. C’est environ 50 fois ce que produira Apuiat. Et c’est deux fois l’augmentation prévue de la demande d’électricité au Québec d’ici 10 ans.

Cette immense quantité d’énergie, on pourrait la dégager à un coût d’environ 3 à 4 cents le kWh, soit bien moins que le récent projet hydroélectrique de la Romaine ou que le projet éolien Apuiat.

Hydro-Québec dit avoir investi 1 milliard de dollars en efficacité énergétique depuis 2003 et a des plans pour récupérer 8,2 TWh d’ici 10 ans, notamment avec des solutions comme des thermostats intelligents contrôlés à distance ou des thermopompes. Ce n’est pas rien. Mais ça laisse encore beaucoup d’énergie sur la table.

Aller chercher tout ce qu’on peut en efficacité énergétique ferait travailler des gens et créerait de l’activité économique. Et cela sans aucun impact sur le territoire et sur le paysage.

Bref, ça commence à ressembler à un projet de société. Et le moment n’a peut-être jamais été meilleur pour enfin le lancer.

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En donnant le feu vert à Apuiat après l’avoir renié, la CAQ fait sienne une vision : celle que l’ère des surplus d’électricité achève au Québec.

Au milieu des années 2000, la demande d’électricité a commencé à fléchir dans la province, surtout à cause du changement dans le paysage industriel. La crise financière de 2008 a accéléré la tendance. Au même moment, le Québec a déployé le complexe hydroélectrique de la Romaine et s’est lancé dans l’éolien.

On s’est donc retrouvé avec trop d’énergie. Or, le fait de nager dans les surplus n’a jamais poussé quiconque à économiser.

Mais les perspectives changent. Pour écouler nos surplus, on a attiré chez nous de grands consommateurs d’électricité comme les centres de données. Le Réseau express métropolitain s’en vient. Les voitures électriques aussi. On parle de multiplier les serres au Québec, même d’y faire de l’hydrogène. Tout ça risque de propulser la demande. En parallèle, Hydro-Québec semble en bonne position pour exporter de grandes quantités d’énergie au Massachusetts et dans l’État de New York, qui veulent décarboner leurs économies.

Le Québec cherche donc de nouveaux électrons. On peut se tourner vers le vent pour les produire. Mais un projet électrique plus gros et moins cher nous attend. Comme le disait Christine Beaulieu dans J’aime Hydro, « le kilowattheure le moins cher sur le marché, c’est [de toute évidence] celui que l’on récupère ».