Un sit-in dans une ferme porcine de Saint-Hyacinthe en décembre. Une manifestation en plein milieu du célèbre Joe Beef le 11 janvier. Et la semaine dernière, des serrures remplies de colle aux chics restaurants Manitoba et Vin Mon Lapin accompagnées de notes manuscrites dénonçant les chefs et les propriétaires.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les militants véganes et antispécistes semblent avoir mangé des carottes bioniques au cours des dernières semaines. Issus de divers groupes se portant à la défense du droit à la vie des animaux, ils varient les tactiques pour faire entendre leur message.

Le résultat ? D’abord, beaucoup, beaucoup de visibilité. Même si les groupes de militants impliqués se comptent presque sur les doigts de deux mains – ils étaient 11 à la ferme Porgreg et moins d’une dizaine au Joe Beef –, les vidéos qu’ils mettent en ligne sont vues par des dizaines de milliers de personnes et tous les médias d’information ont largement couvert ces coups d’éclat. C’était exactement l’effet recherché.

Autre conséquence : l’industrie agricole les a pris en grippe et craint de voir ce genre de militantisme, en vogue en Europe et de plus en plus aux États-Unis et au Canada anglais, se répandre au Québec.

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L’Union des producteurs agricoles et plusieurs associations de producteurs n’ont pas perdu une seconde pour sonner l’alarme et pour demander au gouvernement du Québec de légiférer au plus vite pour protéger les producteurs et leurs animaux des manifestants « extrémistes », ceux qui s’introduisent dans les fermes et les abattoirs et non pas ceux qui manifestent légalement dans la rue, disent-ils.

Ils veulent que le Québec imite l’Alberta, qui vient tout juste d’adopter un projet de loi qui permet d’imposer des amendes de 15 000 $ à 25 000 $ aux individus qui s’introduisent par effraction dans les fermes. L’Ontario est en train d’emboîter le pas.

Le gouvernement du Québec, lui, a mis un comité sur pied en décembre pour étudier ses options.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le restaurant Manitoba, situé dans le quartier Mile-Ex

Espérons maintenant qu’il ne se précipitera pas pour imiter les deux provinces canadiennes-anglaises, qui semblent surréagir à la menace végane. Il suffit de lire les commentaires de fermiers albertains et de quelques politiciens pour voir que ces lois ont été adoptées sur le dos de l’hyperbole. Les militants y sont comparés à des « terroristes », rien de moins. Pourtant, à ce que l’on sache, il n’y a eu ni mort ni blessé lors des quelques incidents rapportés. Personne n’a été pris en otage non plus.

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Au Québec, les fermiers ne sont pas sans défense face aux plus zélés des contestataires. Il y a déjà plusieurs lois qui permettent d’encadrer la dissension et la désobéissance civile.

Oui, on a le droit de manifester son désaccord et de crier « la viande, ce n’est pas de la nourriture, c’est de la violence » sur la voie publique, mais il existe des sanctions si des manifestants entrent par effraction dans une propriété privée, s’ils font du vandalisme ou commettent d’autres méfaits. Et ça existe d’un océan à l’autre dans le Code pénal.

Ceux qui ont pris part au sit-in à la ferme porcine Porgreg en décembre en savent quelque chose. Ils seront en cour à Saint-Hyacinthe au début de la semaine pour répondre de leurs actes. Un juge se penchera sur l’affaire.

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En entrevue, le ministre québécois de l’Agriculture, André Lamontagne, dit qu’il aimerait trouver le moyen de « dissuader » les militants. Leurs actions, dit-il, causent beaucoup d’anxiété aux fermiers qui, en plus de craindre pour la « biosécurité » de leurs troupeaux, se sentent attaqués dans leur mode de vie sous leur propre toit.

On peut comprendre la nervosité de ces producteurs qui ne sont pas habitués à se faire réveiller au milieu de la nuit par des protestataires qui veulent voir leur pain et leur beurre disparaître, mais en quoi les craintes de ces derniers se différencient-elles des appréhensions des commerçants de Saint-Henri et d’Hochelaga-Maisonneuve qui ont été maintes fois la cible de militants anti-embourgeoisement ? Ou encore des médecins attaqués par des militants pro-vie ?

Les méfaits ne doivent-ils pas être condamnés sur la base de leur gravité et de leur impact autant sur les humains, les animaux, les biens plutôt qu’en prenant en compte l’industrie en cause ? Il y a là une pente bien glissante.

Si le Québec adopte une loi qui punit davantage ceux qui s’en prennent aux entreprises agricoles, quelle industrie sera la prochaine à demander un traitement de faveur ? Les compagnies minières, forestières, gazières ?

Avant d’ériger nos fermes en forteresses, on devrait certainement songer à tout ça.