En explosant à Bagdad vendredi dernier, le drone américain qui a tué le général iranien Qassem Soleimani semble avoir eu un effet que Donald Trump n’avait certes pas calculé : il a permis à la théocratie iranienne de reprendre pied. Un bien beau cadeau pour le régime, une catastrophe pour ceux qui s’y opposent et rêvent de démocratie.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Avant la frappe du 3 janvier, l’année s’annonçait pénible pour le régime des ayatollahs en Iran. À la mi-novembre, excédés par une hausse soudaine des prix de l’essence, trahissant une économie à bout de souffle, des dizaines de milliers d’Iraniens ont manifesté dans plus d’une centaine de villes contre leurs dirigeants et le système politique qu’ils maintiennent en vie depuis 40 ans.

Il n’y avait là rien d’anodin. On n’avait pas vu de mobilisation de masse en Iran depuis bien longtemps. Après la dure répression des manifestations de 2009 qui avaient eu lieu après la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejad, les Iraniens sont longtemps restés discrets, pansant leurs plaies, tentant tant bien que mal de joindre les deux bouts alors que les sanctions imposées au pays par la communauté internationale rendaient leur vie difficile : inflation galopante, effondrement de la monnaie, fermeture des marchés étrangers.

PHOTO OFFICIELLE DU RÉGIME IRANIEN/REUTERS

« Cette démonstration de soutien au régime a des impacts bien réels sur ceux qui, il y a quelques jours encore, lui tenaient tête au péril de leur vie », écrit Laura-Julie Perreault. Sur la photo, les funérailles du général Soleimani, hier, à Téhéran.

L’accord sur le nucléaire conclu entre l’Iran, Barack Obama et cinq autres grandes puissances en 2015 a provoqué le retrait graduel des sanctions et donné aux citoyens iraniens un petit répit. Cependant, depuis l’imposition de mesures encore plus draconiennes sous Donald Trump, la situation économique du pays a à nouveau piqué du nez. Selon des statistiques officielles, le taux de chômage est évalué à 27 % chez les jeunes et grimpe au-dessus de 40 % pour les diplômés universitaires. Et les experts estiment que ces chiffres sont « optimistes ».

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Quel lien avec la mort du général Soleimani, qui a eu droit à des funérailles grandioses lundi ? Lorsqu’ils sont descendus dans la rue en novembre, les manifestants iraniens ont dénoncé le fait que leur pays a assez d’argent pour jouer au grand seigneur et au gendarme au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen, mais pas assez pour s’occuper de sa population.

Or, le grand seigneur et le gendarme en chef, c’était lui, Qassem Soleimani, patron des forces Al-Qods, branche extraterritoriale des puissants Gardiens de la révolution. Son rôle était justement de veiller sur les intérêts militaro-sécuritaires du régime des Ayatollahs à l’étranger et, du coup, d’assurer la pérennité du régime théocratique chiite en Iran. En descendant dans la rue, c’est donc directement le général au regard de fer que les manifestants visaient. Lui et son grand patron, l’ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique.

La répression de ces manifestations ne s’est pas fait attendre et a été sans pitié. Plus de 7000 personnes ont été arrêtées, de l’aveu même du régime. Et à ce jour, Amnistie internationale répertorie au moins 300 morts. Des dizaines de manifestants manquent toujours à l’appel.

Tout ça s’est fait loin des projecteurs : l’internet a été complètement coupé dans le pays et les journalistes se sont vus interdire toute couverture des évènements. Cette réaction surdimensionnée du régime montre que les manifestants atteignaient leur cible.

Puis pouf ! Le drone américain a fait disparaître d’un coup de baguette magique la pression politique à l’intérieur de l’Iran. 

PHOTO NAIF RAHMA, REUTERS

« Ce sursaut de nationalisme, qui semble aller au-delà des supporters purs et durs du régime, arrive à point nommé pour un système politique qui avait perdu beaucoup, beaucoup de plumes », explique notre éditorialiste.

Car s’il y a une chose que beaucoup d’Iraniens craignent encore plus que leurs dirigeants, c’est l’interventionnisme américain.

Aucun Iranien n’a oublié que c’est la CIA qui a tué dans l’œuf leur démocratie en planifiant le renversement du premier ministre Mohammad Mosaddegh en 1953. Ou encore le rôle que les États-Unis ont joué dans la guerre Iran-Irak initiée par Saddam Hussein, et qui a fait près de 1 million de morts, dont environ la moitié en Iran.

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Hier, des centaines de milliers de personnes ont pleuré la mort du général Soleimani dans les rues de Téhéran. Ce sursaut de nationalisme, qui semble aller au-delà des supporters purs et durs du régime, arrive à point nommé pour un système politique qui avait perdu beaucoup, beaucoup de plumes.

Bien sûr, ces funérailles gigantesques sont en partie un spectacle dont le but est de montrer que les Iraniens resserrent les rangs devant l’agression du « Grand Satan », mais cette démonstration de soutien au régime a des impacts bien réels sur ceux qui, il y a quelques jours encore, lui tenaient tête au péril de leur vie. Leur voix est noyée sous les slogans « Mort à l’Amérique ! » Leur cause n’est plus sur l’écran radar politique iranien. Le coût de la dissidence vient de monter de plusieurs crans.

Pour un régime dont le principal intérêt est de se maintenir en vie, c’est toute une aubaine.