Avertissement : ce texte parlera de changements climatiques, mais aussi… de pandémie.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Pourquoi une telle mise en garde ?

C’est simple : les chances que ce texte soit lu sont plus grandes s’il parle du virus.

Car si on se fie à une récente étude d’Erik Lachapelle de l’Université de Montréal, la lutte contre les changements climatiques est désormais éclipsée par la COVID-19 dans l’opinion publique.

« À la suite à la pandémie, les préoccupations concernant les changements climatiques ont été remplacées par d’autres préoccupations », a récemment déclaré ce professeur lors du symposium – virtuel – d’Ouranos (consortium québécois sur l’adaptation aux changements climatiques).

Le constat est troublant à l’heure où les changements climatiques exigeraient pourtant toute notre attention. À l’heure où nos efforts sont encore bien loin d’être à la hauteur de l’ampleur de la menace et du défi à surmonter (le plan vert du gouvernement caquiste, qui sera présenté lundi, pourrait bien le démontrer à nouveau).

Des entrevues et des sondages effectués dans les cinq plus grandes provinces canadiennes ont démontré que la santé et l’économie préoccupent davantage les Canadiens. C’est compréhensible, direz-vous, et on ne vous contredira pas là-dessus.

Ce qui l’est moins, c’est que les changements climatiques et l’environnement, eux, nous préoccupent moins.

Par exemple, la proportion des Canadiens pour qui la santé est un enjeu « extrêmement ou très important » a grimpé, passant de 91 % à 98 % entre février 2019 et mai 2020.

Pour la même période, la proportion des Canadiens pour qui les changements climatiques et l’environnement représentent un enjeu « extrêmement ou très important » a connu une baisse marquée, passant de 68 % à 55 %.

PHOTO JONATHAN NACKSTRAND, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La militante suédoise Greta Thunberg poursuit ses activités pour dénoncer l’inaction en matière de les changements climatiques, mais la pandémie a éclipsé les débats environnementaux dans l’opinion publique.

Erik Lachapelle dit voir « un effet de substitution important ». Il a pu notamment confirmer lors d’entrevues et de forums de discussion que la préoccupation environnementale a été remplacée par les enjeux liés à la pandémie.

Le phénomène confirme, selon le chercheur, la théorie selon laquelle notre « réservoir d’inquiétudes » n’est pas infini.

Son équipe, qui regroupe aussi des chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique et de l’Université de Californie à Santa Barbara, a aussi démontré que la couverture médiatique des changements climatiques a diminué de façon saisissante dès mars 2020.

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En somme, on se comporte comme si on ne pouvait pas à la fois se préoccuper tout autant de la pandémie et de la « lutte pour réduire les émissions mondiales de carbone et empêcher notre planète de fondre », expression imagée utilisée par l’écrivain américain Jonathan Franzen (dans un récent recueil d’essais intitulé Et si on arrêtait de faire semblant).

Comme si le cerveau humain ne pouvait se pencher que sur une crise à la fois.

Comme si on n’était pas capable de marcher et de mâcher de la gomme en même temps.

Et si on arrêtait de ne penser qu’au virus ?

C’est d’autant plus urgent que la menace existentielle que représente la pandémie pour nos sociétés est sans commune mesure avec celle que posent les changements climatiques.

Le sociologue français Bruno Latour, en mars dernier, soulignait le décalage entre l’empressement de l’État à agir avec fermeté contre la pandémie et son attitude quant au sort de la planète.

Pourtant, « l’exigence de protéger les Français pour leur propre bien contre la mort est infiniment plus justifiée dans le cas de la crise écologique que dans le cas de la crise sanitaire, car il s’agit là littéralement de tout le monde, et pas de quelques milliers d’humains et pas pour un temps, mais pour toujours », faisait-il remarquer.

Son constat est tout aussi valide, bien évidemment, pour le Canada et les autres nations de la planète.

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Cela dit, le portrait n’est pas que sombre.

Premièrement, il est fort possible que ce désintérêt pour l’écologie ne soit que conjoncturel. On avait observé le même phénomène lors de la crise économique de 2008.

Deuxièmement, on va pouvoir tirer des leçons de la lutte contre la COVID-19, applicables dans le dossier des changements climatiques.

C’est ce qu’affirme Erik Lachapelle. Si on a été capable d’appréhender la pandémie et de comprendre l’urgence d’agir en raison de son « développement exponentiel », ne devrions-nous pas être en mesure de mieux comprendre que « les changements climatiques se développent aussi de façon exponentielle » ?

Ne va-t-on pas, à l’avenir, en conclure qu’il en va des émissions de gaz à effet de serre comme de la COVID-19 : il faut aplatir la courbe, et donc agir rapidement et fermement ?

Ne serons-nous pas plus enclins à soutenir des mesures plus strictes ?

Les travaux du professeur Lachapelle, en ce sens, forcent la réflexion.

Que l’on se préoccupe moins des changements climatiques actuellement est décevant.

Et si la pandémie était en train d’achever de nous convaincre que lorsque la maison brûle, il faut arrêter de regarder ailleurs ?