Plus de 60 % des Québécois âgés de 18 à 24 ans vivent encore chez leurs parents. Ce phénomène s’amplifie au fil des ans pour toutes sortes de raisons sociologiques et économiques.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Mais il y a une catégorie de jeunes adultes qui n’ont pas le luxe de jouer les Tanguy. Ce sont les enfants de la DPJ, ceux qui ont atteint la majorité alors qu’ils étaient placés en famille ou en centre d’accueil. Et qui, la plupart du temps, se font montrer la porte le jour de leurs 18 ans.

Que ces jeunes forcément plus fragiles que la moyenne soient laissés à eux-mêmes à un âge où l’on a peut-être atteint la majorité, mais pas la maturité d’un adulte, est aberrant. Que cette pratique n’ait pas été formellement suspendue en pleine pandémie, comme c’est le cas ailleurs au Canada, est carrément révoltant.

Quand on a vécu une partie de sa vie en institution, qu’on n’a pas de parents sur qui compter, l’atterrissage dans le monde des adultes est périlleux. Imaginez ça en plein code rouge !

À ce sujet, Québec répond qu’un article de la loi permet aux jeunes qui le souhaitent de prolonger la tutelle de l’État. Soit. Mais dans la vraie vie, cette disposition, qui consiste à déplacer les jeunes majeurs vers des ressources qui n’ont pas toujours les moyens de les accueillir, est peu utilisée. Entre ça et décréter une mesure d’exception pour raisons sanitaires, il y a un monde.

* * *

Comme l’a documenté un groupe de chercheurs dans l’Étude sur le devenir des jeunes placés (EDJeP), qui suit depuis deux ans un millier de ces « ex » de la DPJ, l’atterrissage dans la vie autonome est brutal. Ainsi, 20 % de ces jeunes ont connu au moins un épisode d’itinérance. À 19 ans, à peine le quart ont leur diplôme d’études secondaires. Mal préparés, mal soutenus, beaucoup tombent dans le vide.

Dans un nouveau volet de la recherche publié cette semaine, l’EDJeP démontre qu’étendre le soutien de l’État à ceux qui le souhaitent jusqu’à l’âge de 21 ans serait rentable, humainement et économiquement.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

« Ces jeunes ont beaucoup d’espoir, mais souvent, on écrase leurs rêves » résume Jessica Côté-Guimond, assistante de recherche.

L’étude se base sur un programme de protection prolongée expérimenté sur une base volontaire en Californie. Pour chaque année de durée du programme, le taux de diplomation augmente de 8 %. Le taux d’itinérance baisse de moitié.

En fin de compte, estiment les chercheurs, chaque dollar investi rapporte 1,41 $ à l’État. Parce que les jeunes qui s’intègrent à la société paient taxes et impôts. Et coûtent moins cher en assistance sociale.

Un programme semblable existe en France et en Ontario. Au Québec, le filet « post-DPJ » est minimaliste. Un programme de qualification, récemment élargi, s’arrête à 19 ans.

Comme le raconte Jessica Côté-Guimond, qui a vécu 20 placements dans sa jeunesse et qui participe aujourd’hui à l’EDJeP à titre d’assistante de recherche, l’entrée dans la vie autonome est bourrée d’obstacles. La majorité des jeunes qui essaient de terminer l’école secondaire n’ont pas droit aux programmes de prêts et bourses. Plusieurs abandonnent faute d’argent.

« Ces jeunes ont beaucoup d’espoir, mais souvent, on écrase leurs rêves », résume-t-elle.

* * *

Soulignons en passant que l’EDJeP permet, pour la première fois depuis 30 ans, de vérifier ce que deviennent les anciens protégés de la DPJ.

Et le portrait est troublant.

Comment se fait-il que les 2000 jeunes qui quittent la tutelle de l’État chaque année aient un taux de diplomation aussi bas ? Manifestement, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

La commission Laurent abordera sûrement ces questions dans son rapport dont la publication a été reportée de cinq mois. Mais en attendant, rien n’interdit d’agir. Ne serait-ce qu’en décrétant un moratoire « pandémique », un vrai, pour les jeunes « placés » au seuil de la majorité.