L’horreur, encore.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Deux semaines après l’assassinat du professeur d’histoire Samuel Paty, qui avait montré en classe les fameuses caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo, l’effroyable scénario s’est répété jeudi.

Cette fois, un terroriste armé d’un couteau a assassiné trois fidèles qui se trouvaient dans une église de Nice, au nom d’un combat obscurantiste.

Ces meurtres odieux, que rien au monde ne pourrait justifier, s’ajoutent à l’attaque à l’arme blanche survenue près des locaux de Charlie Hebdo, fin septembre. Et à une autre agression au couteau commise jeudi contre un employé du consulat de la France à Djeddah, en Arabie saoudite.

Manifestement, la France est dans la ligne de mire des djihadistes. On comprend que cette série d’actes de terreur ait plongé les Français dans un état de choc, les incitant à la fois à réclamer une plus grande mobilisation antiterroriste et à réitérer un appui collectif à la liberté d’expression.

PHOTO VALERY HACHE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Soirée de deuil, vendredi devant la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption de Nice, à proximité et au sein de laquelle un jeune homme a tué trois personnes jeudi.

« Nous ne renoncerons jamais », a lancé le président Emmanuel Macron en défiant ceux qui veulent empêcher les caricaturistes de dessiner ce qui leur chante.

On comprend. Et on compatit.

Mais ça n’empêche pas de se poser des questions. Car en publiant et en republiant les caricatures de Mahomet, Charlie Hebdo n’a pas seulement défendu la liberté d’expression. Il a aussi servi les intérêts des djihadistes. Au nom du droit à l’humour illimité, la France s’est enfermée dans leur piège.

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Rappelons que le nouveau cycle d’attentats est survenu au moment où s’amorçait le procès des 14 personnes accusées d’avoir aidé les tueurs qui ont semé la mort dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.

Pour souligner l’évènement, l’hebdomadaire a choisi de republier les dessins satiriques représentant le prophète. Façon de dire : vous ne nous aurez pas.

Ce geste de défi a provoqué un vent de colère dans le monde musulman. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, est entré en collision frontale avec Emmanuel Macron.

Mais il y a aussi eu un ex-premier ministre de la Malaisie, Mahathir Mohamad, qui a appelé au meurtre de Français. Et un organe de propagande d’Al-Qaïda qui a appelé au « djihad individuel ».

Cette vague de délire a fourni le carburant idéologique aux assassins de Nice et de Conflans-Sainte-Honorine. Dans un enchaînement prévisible, le gouvernement français a monté son niveau d’alerte terroriste, fermé une mosquée radicale et forcé des ONG musulmanes à mettre la clé sous la porte.

L’extrême droite française est repartie au combat, appelant au « filtrage » d’immigrants et à l’adoption d’une loi d’exception. D’autres, comme le site Jeune nation, annonce l’avènement d’une « guerre de libération nationale ».

Ces réactions font parfaitement l’affaire de ceux qui, de près ou de loin, tirent les ficelles du djihad.

Dans un « manuel » publié en 2004, un des théoriciens d’Al-Qaïda, Abou Moussab al-Souri, étayait sa stratégie. En gros : plus il y aurait d’attaques djihadistes contre l’Occident, plus les pays européens réprimeraient les islamistes, et plus ceux-ci seraient enclins à se joindre à la « guerre sainte ». Cette déstabilisation de l’Occident devant ouvrir la voie au triomphe définitif de l’islam.

Or, les provocations à l’égard des musulmans constituent la bougie d’allumage de cette réaction en chaîne.

« En publiant les caricatures de Mahomet, Charlie Hebdo a servi cette stratégie », tranche Jason Burke, journaliste du Guardian, expert du terrorisme.

En d’autres mots, en provoquant les islamistes, Charlie Hebdo a fait leur jeu. Est-ce vraiment ça que l’on veut ? Au nom de la liberté d’expression ?

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Comme ça a été le cas lors de la publication de caricatures de Mahomet par le journal danois Jyllands-Posten, en septembre 2005, nous voici donc replongés dans le débat opposant le respect des sensibilités religieuses à la liberté d’expression.

Justin Trudeau a fini par prendre le sujet de front, vendredi, en essayant de tracer une fine ligne entre dénonciation du terrorisme et respect des sensibilités religieuses.

Il avait raison de rappeler que la liberté d’expression a déjà des limites. Nous n’avons pas le droit à la diffamation ni celui de publier des textes haineux. Les lois délimitent déjà ce territoire-là.

Certaines zones sensibles forcent les médias à la retenue quand il s’agit de parler de suicide, par exemple – question d’éviter l’effet de contagion.

C’est une question de responsabilité. Et les médias peuvent appliquer le même principe de responsabilité sans abdiquer leur appui à la liberté d’expression, en choisissant de ne pas jouer le jeu des extrémistes. Et d’éviter d’entrer dans le piège de l’horreur.