Imaginez deux experts en santé publique qui critiquent la gestion de la pandémie de COVID-19 du gouvernement Legault à la télévision.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

La première est vêtue d’un tailleur tout ce qu’il y a de plus classique. Le deuxième porte une cravate rouge et a épinglé un macaron du Parti libéral du Québec à son veston.

À quelles critiques allez-vous accorder le plus de crédibilité ? Nous aussi.

Voilà pourquoi il faut s’inquiéter de la réaction de certaines institutions scientifiques face à l’élection américaine.

PHOTO JOSEPH PREZIOSO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

De prestigieuses publications scientifiques américaines ont rompu la tradition et accordé leur appui au camp démocrate.

Donald Trump, on le sait, a été odieux et méprisant envers les scientifiques. Il a badiné sur le climat, affirmant que ça allait « finir par se refroidir ». Il a torpillé les capacités scientifiques des agences réglementaires et nommé un climatosceptique à la tête de celle sur l’océan et l’atmosphère. Il a politisé la recherche sur la COVID-19 et transgressé lui-même les mesures de santé publique contre le virus, avec les résultats que l’on connaît.

Bref, il a attaqué la science et ses institutions comme aucun autre président ne l’avait fait avant lui.

Voici maintenant qu’à la veille de l’élection présidentielle, certaines de ces institutions scientifiques contre-attaquent.

Cette semaine, la prestigieuse revue Nature a officiellement donné son appui à Joe Biden dans un éditorial. Ce n’est pas la première fois que Nature prend ainsi position ; elle avait aussi soutenu Hillary Clinton et Barack Obama. Mais cette fois, il y a un mouvement.

Le New England Journal of Medicine a incité les électeurs à montrer la porte à l’administration actuelle, prenant ainsi position dans une élection pour la première fois en 208 ans. Scientific American, une légendaire revue de vulgarisation, a aussi piétiné ses principes vieux de 175 ans pour endosser les démocrates dans la course à la Maison-Blanche.

Ces gens ont mille raisons d’être en colère. Mais en affichant un gros macaron bleu démocrate sur leur veston, ils sont en train de commettre une erreur. Dans une société déjà beaucoup trop polarisée, ils ont choisi un camp.

Plus dangereux : par association, et de par leur prestige, ces grandes revues risquent de faire déteindre la peinture bleue dont elles viennent de se badigeonner sur les articles scientifiques qu’elles publient et même sur l’ensemble de la science. Ce serait injuste, bien sûr. Les gens de bonne foi savent que la ligne éditoriale d’une publication n’implique pas tout son contenu.

Mais ce n’est pas tout le monde qui est de bonne foi. Il faut aussi dire que les revues scientifiques jouent un rôle différent des médias de masse, qui prennent position politiquement dans leurs éditoriaux. Un soutien en bloc des publications scientifiques aux démocrates ferait courir un risque réel que la science soit dépeinte comme de gauche – une perception qui serait catastrophique. Vous pensez vraiment que Trump, s’il est réélu, se gênerait pour déclarer que tel article sur les changements climatiques publié dans Nature est biaisé parce qu’il provient d’une revue démocrate ?

Est-ce à dire que les scientifiques doivent rester dans leur tour d’ivoire et se laisser manger la laine sur le dos quand la science et ses fondements sont attaqués ? Pas du tout.

Ils ont même le devoir de réagir. Ils peuvent et doivent révéler les mensonges, rétablir les faits, défendre les budgets de recherche, se battre pour que les décisions politiques soient basées sur des données probantes.

Bref, les scientifiques doivent investir la sphère politique, surtout quand des enjeux comme une pandémie mondiale ou des changements climatiques menacent nos sociétés et nécessitent leur éclairage.

Mais il ne faut pas confondre politique et partisanerie. Un exemple vient de la revue Science, qui rivalise en prestige avec Nature. Science est publiée par une association de scientifiques et ne peut prendre position au nom de ses 120 000 membres. Cela ne l’a pas empêché, au cours des derniers mois, de publier des éditoriaux très critiques envers Trump et ses politiques. Mais sans jamais appuyer les démocrates.

La nuance entre les critiques de Science et la prise de position de Nature peut paraître symbolique. Pourquoi, en analysant les plateformes des candidats, les éditeurs des grandes revues ne pourraient-ils pas dire laquelle est la meilleure à leurs yeux ? En gros, parce que les symboles comptent. Il y a une raison pour laquelle une revue comme New England Journal of Medicine a résisté à la tentation de se mouiller politiquement pendant 207 ans : parce qu’elle ne voulait pas d’un macaron sur son veston. En reniant cette tradition, elle joue le jeu de Trump et saute dans l’arène avec lui. Elle n’a pas grand-chose à y gagner et beaucoup à perdre.

Ne pas porter de macaron politique n’est ni un manque d’engagement ni un signe de mollesse. Au contraire : cela donne toute la liberté et la crédibilité nécessaires pour critiquer et défendre des causes.