Imaginez des restaurants ouverts, mais seulement aux 40 ans et moins. Des gens en forme qui vont au bureau et dans les bars… pendant que les vieux et les plus vulnérables sont confinés à la maison.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Ces propositions, vous les avez peut-être entendues. Elles circulent de plus en plus, enchâssées dans des théories appelées « immunité bouclier » ou « protection focalisée ». L’idée : si la COVID-19 ne cause des ennuis sérieux qu’à une minorité de personnes, pourquoi ne pas mieux protéger ces gens et laisser vivre les autres ?

La déclaration de Great Barrington qui soutient cette thèse a été rédigée par trois médecins de Harvard, Oxford et Stanford et a recueilli plus d’un demi-million de signatures. Au Québec, la Dre Annie Janvier, pédiatre au CHU Sainte-Justine, en fait la promotion.

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« Laisser courir l’épidémie parmi les jeunes comporte donc un danger réel : celui que le feu gagne les gens vulnérables et provoque une flambée des hospitalisations et des décès », écrit notre éditorialiste.

On ne reprochera jamais à ces gens d’amener de nouvelles idées. Sauf qu’en analysant les choses, on constate que ces propositions, si alléchantes semblent-elles, sont irréalistes, dangereuses et porteuses de divisions inacceptables.

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Précisons d’abord que protéger les gens vulnérables de la COVID-19 n’est pas une nouvelle trouvaille : c’est ce que tentent de faire pratiquement tous les gouvernements du monde depuis plusieurs mois. Or, c’est difficile. La raison est simple : les gens vulnérables ne vivent pas dans les nuages. Ils font partie de la société.

Même dans des milieux relativement isolés comme les CHSLD, on peine encore à empêcher le virus d’entrer, souvent à cause du personnel qui l’amène. La solution des tenants de l’immunité bouclier ? Demander aux employés de vivre à temps plein dans les CHSLD !

Oui, cela s’est fait une fois, au Manoir Stanstead. Mais penser généraliser une telle pratique alors qu’on ne parvient même pas à empêcher la mobilité des travailleurs relève vraiment de la pensée magique.

Et ça, c’est le plus facile. La majorité des personnes vulnérables ne vit pas en groupe derrière une porte qu’on peut fermer. Le Québec compte 1,5 million de personnes de 65 ans et plus ; 1,3 million d’obèses ; 880 000 diabétiques ; 730 000 personnes atteintes de maladies cardiaques. Plusieurs de ces gens ont des enfants qui vont à l’école, un conjoint, un métier. Il est impossible d’ériger des cordons de sécurité autour de chacun d’entre eux.

Laisser courir l’épidémie parmi les jeunes comporte donc un danger réel : celui que le feu gagne les gens vulnérables et provoque une flambée des hospitalisations et des décès. Rappelons aussi que même les jeunes en santé peuvent souffrir de symptômes sérieux et persistants. Oui, le pourcentage de complications est faible. Mais plus les cas augmentent, plus ces problèmes, en absolu, seront nombreux.

Ceux qui plaident pour la « protection focalisée » affirment que l’immunité collective acquise par l'intermédiaire des jeunes raccourcira le calvaire des personnes vulnérables. C’est encore un pari.

On ne sait pas grand-chose de l’immunité que confère le fait d’attraper la maladie. Et les gens en isolement n’auront pas cette immunité puisqu’ils n’auront pas été exposés au virus. Tant que celui-ci circulera, ils devront rester cloîtrés.

Il y a finalement un aspect troublant dans l’idée de rendre la société encore plus dangereuse pour ses membres les plus fragiles. Les libertés accrues qu’on veut accorder aux uns se paieront en effet par un risque ou un isolement accru pour les autres. Vardit Ravitsky, bioéthicienne à l’Université de Montréal, rappelle que les gens les plus vulnérables à la COVID-19 sont souvent les plus pauvres et les plus marginalisés. « Cette division sociétale est extrêmement dangereuse d’un point de vue éthique », estime-t-elle.

On est tous d’accord que les effets indirects de la pandémie sur les jeunes sont sérieux. Mais ce n’est pas en exacerbant ses effets directs sur les aînés qu’on les réglera.