Des administrateurs, mais aussi des employés syndiqués du réseau de la santé exploitent en parallèle des agences de placement privées.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Cette nouvelle de nos collègues Caroline Touzin et Philippe Teisceira-Lessard est absolument aberrante, et ce, à bien des égards.

D’abord, parce que ces employés du public se livrent ainsi à du maraudage pour recruter du personnel pour leurs propres entreprises.

Or, en drainant des ressources du public vers le privé à un moment de grave pénurie de personnel, ils affaiblissent le réseau public.

Ultimement, ils mettent en danger la santé de leurs collègues du public, mais aussi celle des patients.

Ces employés déloyaux jouent aussi un peu le rôle de taupes à l’intérieur du réseau public. Ils ont accès à des informations privilégiées dont les agences rivales ne disposent pas. Et ils s’en servent pour leur propre intérêt.

Bref, comme l’a bien résumé Roxane Borgès Da Silva de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, ces petits entrepreneurs plantent un couteau dans le dos du réseau public qui les emploie.

C’est immoral. Et c’est un conflit d’intérêts gros comme l’Everest.

Nos collègues ont recensé sept de ces agences. L’une d’entre elles a été fondée par des cadres intermédiaires du réseau. Les six autres par des employés syndiqués. La première, DJL2, a obtenu un contrat de 2,7 millions dans l’Est-du-Québec. Pas des pinottes, mais un contrat lucratif décroché, nous le répétons, par des administrateurs d’un établissement public qui se trouve ainsi saboté par ses propres employés.

Les administrateurs et les employés du réseau public ont un devoir de loyauté envers leur patron. Manifestement, ici, ce devoir a été allègrement outrepassé. Sur le plan éthique, c’est inadmissible.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a annoncé que les cadres du réseau de la santé ne pourront plus exploiter en parallèle des agences de placement privées.

Réagissant à cette histoire, mercredi, le ministre Christian Dubé a annoncé que cette pratique sera dorénavant interdite, du moins pour les cadres du réseau. Elle devrait l’être tout autant pour les employés syndiqués, qui ne peuvent pas manger à tous les râteliers.

Le ministre Dubé s’est engagé à mieux encadrer les conflits d’intérêts dans les établissements publics. Tant mieux. Jusqu’à maintenant, les établissements appliquaient les règles de manière inégale. Certains demandaient des déclarations d’intérêts à tous leurs cadres, d’autres seulement aux cadres supérieurs, d’autres pas du tout. Un système de surveillance à géométrie variable.

Évidemment, ce qui rend cette pratique particulièrement inadmissible, c’est que cela fait des mois que le Québec se bat contre la COVID-19 et qu’il a besoin de toutes ses armes pour mener cette bataille.

Or, plus les employés réguliers des établissements publics quittent le bateau, plus ces derniers devront se tourner vers des agences qui enverront leurs troupes éteindre des feux au gré des besoins – avec tous les risques que cela entraîne. Dont le risque de contagion.

Que des gestionnaires qui, chaque jour, s’arrachent les cheveux pour combler cette pénurie y contribuent pour se remplir les poches dans leur vie parallèle, c’est immoral et anormal. Ça l’est tout autant pour les simples employés qui ne devraient pas avoir le droit de jouer sur les deux tableaux, public et privé, à la fois.

Cela dit, encore une fois, cette histoire nous ramène au fond du problème : une gestion de ressources humaines publiques lamentable qui fait fuir les employés épuisés par des horaires trop lourds. Et qui est à revoir de fond en comble.