On ne va pas bouder notre plaisir : le recul de Donald Trump sur les tarifs imposés aux exportations d’aluminium canadiennes est une réelle victoire. Et considérant les propos misogynes tenus par le président américain et les accusations d’agression sexuelle qui continuent de s’accumuler contre lui, il est encore plus savoureux de savoir que ce sont trois femmes qui ont dirigé les manœuvres qui l’ont fait plier.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

La vice-première ministre canadienne Chrystia Freeland, l’ambassadrice canadienne à Washington Kirsten Hillman et la déléguée générale du Québec à New York Catherine Loubier ont en effet joué les premiers rôles dans cette délicate opération.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

La vice-première ministre Chrystia Freeland (à droite) a joué un rôle de premier plan pour faire reculer Donald Trump sur les tarifs imposés aux exportations d’aluminium canadiennes.

« Elles ont été à la tête même de tout cet enjeu », confirme Jean Simard, président de l’Association de l’aluminium du Canada.

Voir Trump reculer en pleine campagne électorale est un symbole fort qui représente une victoire de la raison sur les politiques de division. L’annulation des tarifs aura aussi des impacts concrets sur un secteur qui soutient 30 000 emplois directs et indirects au Québec et génère des exportations de plus de 8 milliards de dollars annuellement.

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Dans ce dossier, l’administration américaine a fait ce que la politique peut faire de pire : foutre le bordel dans une industrie qui fonctionnait bien. À part deux petits producteurs d’aluminium primaire américains et leurs actionnaires, l’imposition de tarifs ne faisait l’affaire de personne – y compris l’Association de l’aluminium, qui regroupe des dizaines d’entreprises américaines. En haussant les prix de toutes sortes de produits, les tarifs risquaient aussi de nuire aux consommateurs, tant canadiens qu’américains.

Trump a utilisé un prétexte grossier pour imposer ses tarifs. En mai 2019, le Canada et les États-Unis ont publié une déclaration commune sur l’épineuse question des tarifs. Elle spécifiait que ceux-ci pouvaient être imposés si l’un des pays haussait ses exportations de manière « forte », « subite » et « pendant une longue période ».

L’automne et l’hiver dernier, les blocages de voies ferrées au Canada ont entraîné une perturbation des livraisons d’aluminium aux États-Unis. Les stocks se sont accumulés, conduisant à des creux suivis de pics d’exportation. M. Trump a choisi de ne voir que les pics.

Puis la COVID-19 est arrivée. L’industrie automobile américaine, notamment, s’est mise à tourner au ralenti. Or, les alumineries canadiennes ne peuvent arrêter leur production sous peine de perdre le contrôle de leur procédé. Au lieu de fabriquer des alliages spécifiques pour leurs clients, elles ont produit ce qu’on appelle des « lingots de base ». Encore ici, Trump a choisi de voir la hausse des exportations de lingots, ignorant la baisse des autres produits.

Que faire devant une manœuvre aussi manifestement illicite ? Tant du côté provincial que fédéral, les équipes ont fait pression sur les gouverneurs et les élus des États où l’on fabrique des produits d’aluminium, mais aussi sur les industriels. Leur message : si vous n’êtes pas contents, plaignez-vous à Washington.

En parallèle, Ottawa a répondu au feu par le feu. Le gouvernement fédéral a annoncé son intention d’imposer des contre-tarifs sur les produits américains contenant de l’aluminium.

Cette partie d’échecs, disputée contre un adversaire imprévisible et de mauvaise foi, a de toute évidence été bien menée puisqu’elle a mené au retrait des tarifs américains.

Il est vrai que la victoire n’est pas totale. Trump se sauve avec la cagnotte des tarifs encaissés illicitement entre la mi-août et le début septembre, qu’il ne remboursera pas. Il fait aussi planer la menace de réimposer les tarifs si les exportations canadiennes dépassent de 5 % le volume prévu pour un mois. Le critère est beaucoup trop strict et contrevient à la déclaration commune de 2019. La menace a déjà des effets pervers sur le marché, qui déteste l’incertitude. L’ours continue donc de grogner, mais l’essentiel est qu’il a reculé.

Merci, mesdames.