Avec vous vu ce montage, au cours de la dernière semaine, où les photos du ciel orange de San Francisco ont été juxtaposées aux scènes du film de Denis Villeneuve, Blade Runner 2049 ?

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Sinon vous avez peut-être vu la vidéo virale de la ville enfumée, avec la trame sonore du même film ?

PHOTO BRITTANY HOSEA-SMALL, AGENCE FRANCE-PRESSE

La ville de San Francisco sous une fumée orange, le 9 septembre dernier

C’est terriblement troublant.

Les montages, mais aussi le paradoxe qu’ils soulèvent.

Le film est une œuvre de science-fiction, alors que les feux en Californie sont ancrés dans la réalité d’aujourd’hui et ont tout à voir avec… la science !

Découvrez la vidéo

En Californie, l’aménagement et la gestion du territoire touché et des forêts ravagées figurent parmi les causes de la catastrophe.

Mais ce drame épouvantable est néanmoins intimement lié aux changements climatiques, affirment une majorité de scientifiques. Tout comme les autres incendies destructeurs des dernières années dans cet État (et ceux de l’Ouest canadien).

Il y a une liste étoffée de raisons pour lesquelles les risques de feux et leur intensité potentielle augmentent au fur et à mesure que la planète se réchauffe.

La hausse des températures, justement – on semble avoir battu des records cet été en Californie. La sécheresse qui l’accompagne. La surabondance d’insectes qui rendent les arbres vulnérables. Et dans le cas qui nous intéresse, il faut ajouter la foudre qui s’est abattue sur l’État avec une fréquence inhabituelle.

On se gêne d’ailleurs de moins en moins pour appeler un chat un chat dans l’espace public aux États-Unis, n’en déplaise à une poignée d’irréductibles politiciens républicains qui vivent dans le déni.

À preuve : la manchette du Los Angeles Times dimanche dernier. « L’apocalypse climatique californienne », a titré le prestigieux quotidien de la côte ouest des États-Unis.

On est loin du temps où les médias américains, pour contrebalancer les mises en garde des scientifiques qui décryptaient l’urgence climatique, donnaient chaque fois la parole à un climatonégationniste.

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Quand on nous reproche de ne pas agir avec assez de fermeté pour lutter contre les changements climatiques, il y a une chose dont on ne tient pas suffisamment compte : le phénomène est terriblement abstrait.

Surtout ici. Pour la majorité des Québécois – et des Nord-Américains, d’ailleurs –, la catastrophe annoncée demeure encore théorique. On est bien loin des îles Salomon, des Fidji et d’autres archipels dont l’existence même est menacée.

Pensons-y : on nous parle de l’urgence d’agir comme s’il n’y avait pas de lendemain… pour empêcher la terre de se réchauffer de 2 degrés Celsius au cours des 80 prochaines années !

C’est pour ça que Greta nous accuse d’avoir volé ses rêves ? Vraiment ?

Oui, vraiment. Et c’est tout un défi posé à l’imagination.

Le journaliste américain David Wallace-Wells est l’un de ceux qui ont mis le doigt sur le bobo. « Ces chiffres sont si bas que nous avons tendance à minimiser », a-t-il écrit dans l’essai La Terre inhabitable, publié l’an dernier.

Et d’ajouter : « L’expérience et la mémoire des Hommes n’offrent aucune bonne analogie quant à la meilleure manière d’envisager ces seuils. »

Il a entièrement raison.

Mais l’expérience est changeante, fluide. C’est le cas même en Amérique du Nord. On l’a constaté avec les épisodes d’inondations au Québec ces dernières années. Et les feux qui ravagent actuellement la Californie nous le démontrent de façon spectaculaire.

En l’espace de quelques semaines, l’État a été touché par six des incendies les plus importants de son histoire contemporaine. Et la saison des feux est loin d’être terminée.

C’est peut-être l’exemple le plus saisissant sur notre continent, toutes catastrophes confondues, du fait que le dérèglement climatique devrait nous interpeller davantage.

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La Californie est depuis longtemps le berceau des tendances. Ce qui passe dans cet État va souvent finir par se produire ailleurs aux États-Unis, mais aussi dans le monde.

Dans le cas des changements climatiques, on est plutôt face à un cas de lanceur d’alerte.

Cet État si attachant se retrouve bien malgré lui à jouer le rôle du canari dans la mine en matière de dérèglement climatique. Celui qui nous prévient qu’on est en danger et qu’on devrait réagir. Que ça urge !

Au cours des prochaines semaines, tant à Québec qu’à Ottawa, on aura l’occasion de voir si nos élus décideront enfin de poser des gestes à la hauteur de ce que recommandent les scientifiques, tant pour ce qui est de la décarbonisation de notre économie que de l’adaptation aux changements climatiques.

La Californie est en train de nous prouver que l’histoire ne sera pas tendre à l’égard de ceux qui auront trop longtemps confondu la science et la fiction.