La langue française est riche, mais il manque néanmoins un mot pour résumer le scandale WE Charity. Un mot qui traduirait l’attitude désinvolte de Justin Trudeau et de Bill Morneau, qui se croient manifestement tout permis.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

En anglais, ce mot est « entitled ». Comme dans l’expression : to feel entitled.

Mais en français ?

Penser avoir tous les droits ? Croire qu’on peut tout faire ? Estimer que tout nous est dû ?

C’est un peu tout ça, en fait, le scandale WE (UNIS, en français).

Deux élus libéraux qui ont tellement l’impression que le pouvoir leur revient qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, sans souci pour les possibles dérives éthiques et conflits d’intérêts.

Comme s’il y avait des règles pour les autres qui ne s’appliquaient pas à eux.

Cette fois, le premier ministre et son ministre des Finances se sont impliqués dans l’octroi à des amis de la famille du plus gros contrat fédéral jamais accordé à un organisme de charité.

Et boum : une troisième enquête du commissaire à l’éthique est lancée, laquelle pourrait bien mener à un troisième blâme en cinq ans à peine. Car les faits sont aussi troublants qu’accablants.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre des Finances, Bill Morneau (à gauche) et le premier ministre, Justin Trudeau, début juillet à la Chambre des communes.

Bien sûr, il y a la proximité entre les Trudeau, les Morneau et les fondateurs de WE, Craig et Marc Kielburger.

La femme, le frère et la mère du premier ministre ont touché pas moins de 300 000 $ en honoraires ces dernières années. Tandis que la fille du ministre des Finances travaille pour l’organisme, lequel a invité les Morneau en voyage deux fois plutôt qu’une depuis qu’il est en poste.

Déjà, c’est énorme. Imaginez : les deux hommes n’ont pas cru nécessaire de se récuser lorsque la décision est venue au Conseil des ministres. L’idée ne leur est même pas passée par la tête…

Ajoutez à ça plein d’éléments qui sentent mauvais.

Le remboursement de 41 000 $ en frais de voyage par Bill Morneau la veille de son témoignage.

L’octroi du contrat à WE sans appel d’offres.

L’accès privilégié des Kielburger au ministre des Finances.

La confusion totale sur qui a eu l’idée de ce programme douteux.

Les soucis financiers de WE Charity, organisation aux ramifications multiples et opaques. Etc., etc., etc.

C’est dans ce contexte pour le moins particulier que le gouvernement fédéral a donné le mandat à l’organisme (heureusement annulé depuis) de distribuer plus de 900 millions de dollars de fonds publics.

Un contrat octroyé… sans qu’aucun drapeau rouge n’ait été levé ! Même si Justin Trudeau avait juré dans le passé qu’on ne l’y reprendrait plus à mêler amis et affaires d’État, comme il l’a fait lors de ses vacances chez l’Aga Khan dans les Bahamas en 2016.

Or, on n’est même plus dans l’apparence de conflit d’intérêts comme ce fut le cas en 2017, par exemple, lorsqu’on a appris que M. Morneau possédait des actions de son entreprise familiale Morneau Shepell, qui gère des régimes de retraite, alors qu’il était responsable de réglementer l’industrie des pensions.

Cette fois, disons-le, on est clairement dans le conflit d’intérêts.

La loi est sans équivoque : il est « interdit à tout titulaire de charge publique d’accepter un cadeau ou autre avantage » qui pourrait l’influencer dans ses fonctions. Un article qui s’applique aussi « à tout membre de sa famille ».

Et pourtant, les membres de la famille Trudeau ont reçu de l’argent de WE.

Bill Morneau et sa famille ont voyagé grâce à WE.

Ce qui n’a pas empêché MM. Trudeau et Morneau d’approuver un contrat à WE.

Un contrat sans appel d’offres qui aurait rapporté à l’organisme pas moins de 43 millions si les deux phases avaient vu le jour.

Pas mal pour une organisation qui se trouve dans le rouge, selon Charity Intelligence, qui suit les finances de l’OBNL depuis des années. Une organisation en pleine restructuration. Une organisation à qui on pourrait croire qu’une bouée de sauvetage a été lancée au moment où elle se noyait.

Voilà pourquoi toute la lumière doit être faite sur cette étrange histoire, car bien des zones d’ombre demeurent, surtout sur ce qui s’est passé dans les mois précédant l’annonce.

Deux questions d’importance devront notamment être clarifiées, entre autres en passant au crible les courriels échangés sur le sujet.

Qui, au juste, a eu l’idée du programme initialement ? La fonction publique ? Vraiment ? Ou ne serait-ce pas plutôt WE Charity ? Bill Morneau ? Voire Justin Trudeau ?

Et plus important encore : est-ce qu’Ottawa a concocté un programme taillé sur mesure pour sauver WE ? Ou dit plus brutalement : le gouvernement Trudeau s’est-il servi de l’argent public pour aider des amis dans le pétrin ? Tout simplement parce qu’il se croit tout permis ?